‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 90 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

Vigny ne fait que développer, en intervertissant les rôles, une historiette anglaise qui* courait, n'étant plus déjà neuve, tous les petits journaux de la Restauration, ou transposer l'histoire, qu'il avait lue tout au long dans Custine, de la princesse Troubetzkoï, ou mettre en œuvre les détails, vulgarisés par la presse de 1829, d'un dramatique fait-divers. Même des poèmes de plus large envergure, Héléna, le Déluge, Eloa, n'ont pas été construits suivant une autre méthode. Héléna emprunte ses deux principaux épisodes, la traversée de l'Archipel et la prise d'Athènes — ce n'est pas moins que la matière de son second et de son troisième chant — l'un au III^ livre des Martyrs, où est raconté un semblable voyage d'Eudore, l'autre au Siège de Corinthe de BjTon. Le Déluge combine des réminiscences des Amours des Anges, de Thomas Moore, avec le tableau, tracé par Gessner de la mort de deux amants, innocentes victimes englouties dans le cataclysme universel. Eloa est redevable, comme chacun sait, à la Messiade de Klopstock du cérémonial qui préside à sa naissance ; mais « l'urne éblouissante » d'où elle sort, cette urne où les Séraphins se sont empressés de recueillir une larme du Christ versée sur la mort de Lazare, elle a été fournie au poète, avec son précieux contenu, par la légende de la Sainte Larme de Vendôme. Dans tous ces cas, ou bien l'effort d'invention est faible, ou bien il a été singulièrement aidé par un secours obtenu du dehors.

On dira que dans un poème de Vigny la donnée initiale est bien peu de chose. Tout l'intérêt réside dans la pensée qu'il exprime ; en plus ou à défaut de cette pensée, dans

les descriptions qui d'ordinaire y tiennent une grande place. C'est ici que l'homme d'imagination va se révéler, — A ce point de vue encore, un examen attentif de la poésie de Vigny réduit de beaucoup chez lui la part de l'invention. Il convient de mettre tout de suite hors de cause les descriptions d'un caractère archéologique, comme il y en a quelques-unes dans son œuvre : description du costume que Suzanne dépouille avant de se plonger dans la source autour de laquelle rôdent les deux vieillards ; description de la toilette d'une dame romaine ; description de l'épreuve imposée à l'épouse coupable dans le passage retranché de la Femme adultère. Si le poète recourt à la consciencieuse dissertation de Dom Calmet sur les habits des anciens Hébreux, ou à l'érudition galamment troussée de Boettiger, ou au chapitre des Nombres, s'il a tenu à être exact autant que brillant ou émouvant, y a-t-il rien là que de légitime ? Et qui songera à lui en faire un reproche, parmi les lecteurs exercés à goûter la poésie savante d'un Chénier, d'un Leconte de Lisle ou d'un Heredia ? On peut en dire à peu près autant des peintures exotiques que par deux ou trois fois il a esquissées dans ses vers. Voulant mettre sous nos yeux les sites de l'Archipel ou les solitudes du Nouveau Monde, s'il n'avait pas eu l'avantage, comme Chateaubriand et Byron, de voir les îles de la Grèce, comme Chateaubriand encore, comme Tocqueville et Gustave de Bcaumont, de visiter les Etats-Unis, ou, comme Fenimore Cooper, d'y naître, ce qu'il avait de mieux à faire n'était-il pas d'ouvrir les Martyrs, le Corsaire, et Childe Harold, de feuilleter d'une main intelligente la Démocratie en Amérique, Marie ou V esclavage aux Etats-Unis, les Puritains d'Amérique et les Pionniers, et d'y prendre les couleurs de ses tableaux? Mais c'est quand il s'agit de dépeindre des régions idéales, que l'œil de l'homme ne

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