‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 92 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

artistiques, s'offrent à lui comme un amas informe d'éléments disparates qu'il n'a pas de peine à séparer les uns des autres pour les recomposer sur un plan nouveau. Il les taille à sa guise, leur impose sa marque et les transforme à tel point qu'il faut, pour en démêler la provenance, un œil exercé et une investigation laborieuse. Il n'est pas besoin de tant d'efforts pour identifier les emprunts d'Alfred de Vigny. Ce ne sont pas des pierres brutes, équarries et sculptées de ses mains, qu'il scelle dans son édifice, mais des pierres déjà façonnées et fouillées par un précédent artiste, dont quelques-unes sont faciles à reconnaître et inspirent la curiosité de rechercher quelle peut bien être l'origine des autres. En user ainsi, ce n'est pas, selon la fameuse formule, « prendre son bien où on le trouve » ; c'est travailler d'après le modèle ; ce n'est pas inventer et créer, au sens tout relatif qu'ont ces mots en littérature, c'est imiter et copier ; ce n'est pas féconder son imagination, c'est la stériliser ; c'est en favoriser la paresse, ou peutêtre la déguiser, et en aggraver l'insuffisance naturelle, à moins que ce ne soit y suppléer.

Si Alfred de Vigny ne possède qu'à un degré médiocre le don de trouver une affabulation et de se représenter des scènes qu'il n'a point vues, a-t-il du moins la faculté de saisir fortement dans la réalité les formes des choses, les lignes, les mouvements, les couleurs, et d'établir entre le vivant et l'inanimé, entre les objets matériels et les idées abstraites, ces rapports inattendus, ces correspondances soudaines, qui approfondissent notre perspective et nous montrent ce que nous croyions le mieux connaître sous un aspect nouveau ? Il n'est pas nécessaire d'analyser minutieu-

sèment son œuvre pour s'apercevoir que les métaphores ne sont pas chez lui spontanées et jaillissantes, qu'elles ne naissent pas avec l'abondance facile qui nous enchante dans les vers de Lamartine, qu'elles ne révèlent pas cette puissance et cette originalité de vision que nous admirons chez Victor Hugo. Trop souvent, surtout dans les morceaux de sa première manière, il se contente de puiser au répertoire de la poésie classique. Notamment, pour peindre ses héroïnes, il emploie, sans les rajeunir en général par la rareté du tour ou par une justesse particulière de l'application, des traits qui, de son temps déjà, étaient passablement usés : « paupière d'or », « yeux d'azur », « bouche de rose », « cou d'ivoire », sein et mains « d'albâtre », « pieds de neige ». On peut même voir, dans cette prédilection pour le gracieux et le joli, dans cette recherche d'une élégance un peu maniérée, dans cette docilité aux formules conventionnelles, un de ces travers par où l'homme du monde qu'il se piquait d'être a failli gâter le poète qu'il était.

Fort heureusement le commerce assidu de l'Ancien Testament le préserva de s'abandonner tout à fait à des influences débilitantes, et développa chez lui, dans l'ordre de l'imagination, le goût de la hardiesse et de la grandeur. Je n'ai pas en vue les imitations du Cantique des Cantiques qu'il a pratiquées, avec une complaisance un peu voluptueuse, au début de la Femme adultère ou dans le Chant de Suzanne au bain. Je pense à certains vers, d'une ampleur de sens et d'un raccourci d'expression vraiment dignes de la Genèse ou des Psaumes, qu'on rencontre çà et là dans ses poèmes «judaïques», par exemple dans Moïse :

Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations, Ma main fait et défait les générations... Je commande à la nuit de déchirer ses voiles. Ma bouche par leur nom a compté les étoiles...

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