LIVRE SECOND — l'aRT
J'engloutis les cités sous les sables mouvants ; Je renverse les monts sous les ailes des vents... L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche...
Mais ce qu'il convient de louer ici, est-ce l'inveiftion, ou est-ce l'art? Si ces métaphores ne copient pas exactement tel ou tel verset de la Bible, elles n'en calquent pas moins la mapière biblique. Il y a adaptation intelligente, adroite, heureuse, d'un procédé emprunté, rien qui tienne inséparablement à la personnalité de l'auteur.
Ce n'est pas qu'on ne rencontre, dans l'œuvre de Vigny, des passages qui dénotent une imagination sensible au pittoresque des choses, et capable de traduire avec énergie les impressions qu'elle reçoit directement de la nature : ainsi quand il esquisse, dans la Mort du Loup, la silhouette, au clair de lune, de ces arbres noueux et difformes dont il avait dû voir, dans ses promenades autour du Maine- Giraud, maints spécimens le long des chemins creux :
Et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés. Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Mais il est rare que l'impression qu'il a éprouvée et l'image qui la rend passent aussi franchement et crûment dans sa poésie. La métaphore, chez lui, quand elle vient bien, se complique volontiers, se développe, s'allonge, s'attarde, tourne insensiblement, selon les cas, au tableau ou à l'allégorie. Le poète personnifie les choses ou les idées, les anime, les met en action. Il s'intéressejaux mouvements plus qu'aux formes et aux couleurs. C'est l'Océan, gonflé par les eaux du déluge, qui se répand sur la terre :
Bouillonnant et superbe.
Entraînant les forêts comme le sable et l'herbe. De la plaine inondée envahissant le fond, Il se couche en vainqueur dans le désert profond...
— le mont Serrât, émergeant d'une mer de vapeurs :
Quand des nuages blancs sur son dos arrondi Roulaient leurs flots chassés par le vent du midi. Les brisant de son front, comme un nageur habile, Le géant semblait fuir sous ce rideau mobile. .
— le Crépuscule qui se diffuse comme une cendre impalpable dans l'atmosphère du soir.
Se balance en fuyant dans les grappes sauvages. Jette son manteau gris sur le bord des rivages. Et des Heurs de la nuit entr'ouvre la prison.
C'est le spectre du Malheur, qui, paraissant au milieu d'une fête.
Passe sa tête dégoûtante Parmi les fronts ornés de fleurs ;
— la Rêverie, qui, pareille à une jeune femme languissante et distraite,
Marche, s'arrête et marche avec le col penché ;
— les Destinées, remontant vers le ciel,
D'un vol inaperçu, sans ailes, insensible. Comme apparaît au soir, sur l'horizon lointain. D'un nuage orageux l'ascension paisible.
C'est enfin le « duel romanesque », engagé depuis un siècle eiitre ces deux Titans, le Peuple russe et le Tzar :
Une nuit on a vu ces deux larges cognées
Se heurter, se porter des coups profonds et sourds...
De telles visions, gracieuses, originales ou puissantes, sont, il faut bien l'avouer, clairsemées dans une œuvre qui n'est pas des plus étendues, et il ne serait pas difficile de dresser en regard une liste beaucoup plus longue des métaphores gauchement engagées, maladroitement suivies, qui alourdissent et entravent la pensée de Vigny au lieu