‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 95 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

application bien imparfaite, l'autre échantillon du genre, Paris, sans parler de quelques ébauches conservées dans le Journal, réalise très exactement le dessein annoncé. Toute la pièce roule en effet sur le double symbole qui figure, au gré du poète, la primauté de Paris dans l'ordre politique et social et l'activité intellectuelle par quoi cette primauté est justifiée. C'est le même procédé qu'on retrouvera dans les meilleurs « poèmes philosophiques » des années quarante, dans la Maison du Berger, dans la Flûte, dans la Mort du Loup, dans les Destinées, un peu plus tard dans la Bouteille à la mer.

Mais si le procédé est original, au point qu'il est demeuré typique de la manière d'Alfred de Vigny, on n'en saurait dire autant des images auxquelles le poète confie le soin de porter sa pensée. Toutes sont empruntées à quelqu'un. Shakespeare a donné l'idée de la roue et Gœthe celle de la fournaise qui tour à tour représenteront Paris. Gibbon a fourni le symbole de la flûte, Chateaubriand celui de la cabane roulante, Byron celui du loup qui «meurt en silence », et celui des Destinées qui « prennent les fronts des hommes pour marche-pieds », Bernardin celui de « la frêle messagère » confiée aux flots de l'Océan. Aucun des grands poèmes symbohques achevés par Vigny, — et de ceux qui sont restés à l'état d'ébauches plusieurs appelleraient la même remarque, — n'a pris corps dans son imagination qui n'eût déjà reçu sa forme d'une imagination étrangère ; aucun n'a été tiré directement de la réalité. Il n'y a pas, semble-t-O, de démonstration plus convaincante de cette sécheresse, pour ne pas dire de cette pénurie d'imagination qui est une des raisons les moins contestables du peu de fécondité poétique d'Alfred de Vigny.

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