‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 96 sur 128 · LES POÈMES (SUITE · texte numérisé non relu

LES POÈMES (SUITE

l'imagination psychologique, la composition

ET l'art

Qu'Alfred de Vigny n'ait pas promené sur le monde extérieur une vue pénétrante et forte ; qu'il soit obligé, quand il veut le décrire ou lui prendre pour en orner des conceptions purement intellectuelles quelques-unes de ses formes et de ses couleurs, de s'inspirer d'une représentation des choses déjà suriplifiée et pour ainsi dire « stylisée » ; qu'il ne puisse peindre que d'après le modèle, on le regrettera si l'on veut. Pour peu qu'on y réfléchisse, on sera moins porté à s'en étonner. Sans parler des prédispositions organiques et du mécanisme cérébral dont le rôle en cette matière est d'une importance capitale, ce sont évidemment les impressions reçues pendant l'enfance et l'adolescence qui façonnent l'imagination d'un grand poète. Or, avant d'arriver à l'âge d'homme, Vigny n'a pas eu de commerce intime et suivi avec la nature : on peut même dire qu'il ne l'a pas connue. Il n'a pas eu l'enfance rustique d'un Lamar-

tine, vagabondant, tête nue et pieds nus, sur les coteaux de Milly en compagnie des petits pâtres du village, à la suite des vaches et des chèvres du troupeau communal, et voyant monter de loin , « à l'extrémité de l'horizon, les neiges roses et ombrées du Mont-Blanc ». Il n'a pas, comme Victor Hugo, « parcouru l'Europe avant la vie » et rapporté de ses pérégrinations en Italie et en Espagne,

Comme un vague faisceau de lueurs incertaines,

^a vision confuse, mais inoubliable, de sites gracieux ou sauvages, toujours baignés de lumière et parés d'éclatantes couleurs. Amené à dix-huit mois de Loches à Paris, il n'a, jusqu'à son entrée au service, quitté la capitale que pour de brefs séjours dans quelques châteaux de la Beauce Il avait vingt-cinq ans quand il a vu le Rhin, les Vosges et les Pyrénées ; il avait la trentaine quand il a vu la mer. Si fortes qu'aient été les émotions qu'il a pu éprouver de ces spectacles, elles sont venues trop tard, et elles n'ont pas laissé sur sa poésie de traces bien sensibles. Le « quadro » dans Eloa, de l'Aigle des Asturies — encore est-il peut-être inspiré de Shelley — ; deux vers du Cor, et qui sont une réminiscence de Delille :

Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons. Dont le front est de glace et les pieds de gazons ;

— quelques traits de pittoresque maritime, — empruntés d'ailleurs à Byron, à Cooper ou aux Bougainville, — dans la Frégate «/« Sérieuse)) et la Bouteille à la mer /voilà à peu près tout ce que la mer et la montagne ont fourni à la poésie de Vigny. Son imagination avait dès ce moment l'habitude de voir les choses à travers les livres.

En revanche, il n'est pas douteux qu'il n'ait vécu de bonne heure d'une vie intérieure très active. Grandissant

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