‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 97 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

dans un cercle étroit de gens âgés, n'ayant point de frères ni de sœurs, privé de la société des camarades de son âge et inhabile, si l'occasion s'en présentait, à s'y mêler, contraint par la force des choses à se replier sur soi, comment n'auraitil pas pris dès sa première jeunesse l'habitude et le goût de l'analyse morale? Ajoutez qu'il est resté longtemps « aul mains des femmes ». C'est, de loin, sa tante Sophie, la chanoinesse, et, sur place, c'est sa mère, qui furent ses éducatrices. Si ferme que fût l'intelligence de INI™® Léon de Vigny, si virile que paraisse la formation physique et morale qu'eUe s'appliqua à donner à son fils, il n'est pas surprenant qu'entouré d'une atmosphère de tendresse et presque exclusivement soumis à des influences féminines, la sensibilité ait acquis chez lui une délicatesse et une vivacité presque maladives. Aussi est-ce dans la peinture des affections du cœur plutôt que dans celle des réalités concrètes qu'il a porté ce don de divination et comme de double vue que nous nous plaisons à reconnaître aux poètes. Tandis que pour pénétrer dans le monde des formes et des images il avait presque toujours besoin de prendre la main d'un guide, il entrait de plain-pied et se mouvait à l'aise dans celui des sentiments. Avec quelle profondeur il a su lire dans les âmes, avec quelle sûreté définir sa propre manière de sentir ou en concevoir de très différentes de la sienne, avec quelle finesse en discerner et en fixer les nuances les plus fugitives, on s'en rend compte en étudiant ses drames, ses romans, son Journal.Ce que nous connaissons de celui-ci est un document psychologique de premier ordre ; et les caractères que nous rencontrons dans ceuxlà, Léonora Galigaï, Jeanne de Belfiel, Marie de Mantoue, de Thou, Kitty Bell, Chatterton, Laurette, le capitaine Renaud, sont des preuves indéniables que dans cet ordre de créations, la faculté d'inventer s'élevait chez lui à

un degré au-dessus du commun. Mais, sans sortir de son œuvre poétique, on peut en donner d'autres qui seront assez convaincantes.

Nombreux en effet sont les personnages de toute sorte, humbles ou héroïques, semi-réels ou purement imaginaires, — une quinzaine environ, depuis Héléna jusqu'au capitaine de la Bouteille à la mer, — auxquels il a, dans ses vers, prêté plus ou moins libéralement la vie et le langage, allant parfois jusqu'à faire de la confidence de leurs sentiments et de leurs intimes pensées la matière unique de son poème. Toutes ces figures, assurément, ne persistent pas dans notre souvenir avec le même relief. Plusieurs d'entre elles ne sont qu'esquissées, soit que l'auteur ait été impuissant à marquer plus fortement le trait, soit que, pour des raisons diverses, U n'ait pas voulu l'appuyer autant qu'il aurait pu. Tantôt, — c'est le cas d'Héléna, — il s'est trouvé devant une situation scabreuse sur laquelle il n'aurait insisté qu'au risque de choquer la délicatesse du lecteur. Tantôt la brièveté lui était imposée par la loi même de son sujet. Développer longuement les réflexions dernières du « grave marin » perdu avec son navire dans les parages du cap des Tempêtes, c'aurait été détourner de son objet l'intérêt qui doit se concentrer sur la véritable héroïne du poème, sur la bouteille lancée à la merci des flots, — plus exactement encore sur la pensée confiée aux flancs de cette bouteille et que le doigt de Dieu conduira au port. S'emparer de ces exemples et de quelques autres semblables pour taxer la psj^chologie de Vigny d'insuffisance serait manquer d'intelligence autant que d'équité. Si on veut mesurer vraiment jusqu'où va chez lui la capacité

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