‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 98 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

d'analyser les sentiments et d'inventer des caractères, ce ne sont pas ces silhouettes plus ou moins hâtivement esquissées qu'il faut considérer, mais les grandes figures qu'il a représentées de face et en pleine lumière, celles qui, si la mode était encore aux frontispices à la Célestin Nanteuil, devraient avoir leur place à la première page de son œuvre poétique, Eloa et Satan, Moïse et Samson. Ces noms seuls suggèrent des rapprochements inévitables. Il est aisé, à propos de chacun d'eux, de montrer par quels liens le personnage se rattache à des créations antérieures. Il ne l'est pas moins, — et ce sera le résultat le plus fructueux de cette comparaison, — de montrer par quels traits de sa physionomie il s'en distingue, et jusqu'à quel point il est original.

Eloa ne doit pas autre chose à Klopstock que son nom et quelques éléments de la mise en scène qui accompagne sa naissance ; il ne ressort nullement du rapprochement des deux poèmes que Vigny ait eu dans la pensée en écrivant le sien, ou même qu'il ait connu, aucun autre passage de la Messiade que celui dont un chapitre du Génie du Christianisme lui offrait la traduction. Si l'on cherche quelles images, flottant confusément dans sa mémoire, ont dirigé son pinceau, peut-être n'est-il pas téméraire d'invoquer l'œuvre qui fut et qui demeure la peinture typique de la séduction, celle qu'il a définie lui-même « le plus beau poème épique sur la vertu de la femme ». Plus on y pense, plus il est difficile de ne pas voir dans la chute d'Eloa comme une transposition céleste de l'aventure de la « divine Clarisse », de « l'incomparable fille » qui n'oppose aux perfides entreprises et à la diabolique habileté de Lovelace qu'une pureté angélique et une inaltérable douceur. Toutes les deux ont été averties du danger qu'elles courent de prêter aux avances du séducteur

une oreille trop complaisante. Toutes les deux, un attrait invincible les entraîne vers lui, et, une fois qu'elles ont fait le premier pas hors de leur milieu natal, les conduit à leur perte par un enchaînement fatal de faiblesses involontaires et de périls inconnus. Cet attrait, ce n'est pas l'enivrement des sens, ni le jeu dangereux de la coquetterie ; c'est le besoin inné de se dévouer, de faire le bien d'autrui, fût-ce aux dépens de son propre bonheur. Si Clarisse ne repousse pas du premier coup et de haut les galanteries de Lovelace, elle avoue qu'elle est guidée « par le plaisir secret de faire rentrer un homme de ce caractère dans le sentier de la vertu et de l'honneur, de servir de cause seconde pour le sauver ». Lorsque ses illusions seront tombées, elle s'accusera humblement «d'avoir eu la présomption ou la faiblesse de se regarder comme un instrument de la Providence ». Mais au fond de son tombeau elle adjurera encore Lovelace de se prêter à devenir un jour l'objet de l'infinie miséricorde de Dieu, et elle ne regrettera pas de lui avoir sacrifié sa réputation et sa vie. De même Eloa, quand pour la première fois elle entend parler de l'archange rebelle, son premier mouvement n'est pas de frémir d'horreur. Elle devient rêveuse ; elle voit sans cesse en pensée un malheureux qui de loin l'implore et qu'elle voudrait consoler. Elle se laisse charmer aux paroles caressantes de « son immortel amant », comme Clarisse se laisse abuser par les protestations doucereuses de Lovelace. L'une et l'autre, leur virginale innocence les protège à la fois et les perd, car si elle leur permet de côtoyer le vice sans le reconnaître, elle les laisse sans défense contre des périls que leur candeur n'a même pas soupçonnés. Cette innocence désarme un moment le séducteur. Devant une pureté si touchante, Satan, comme Lovelace,^hésite ; il s'attendrit, il oublie « son art et sa

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