Correspondance
compatissanl de ^'ig•lîy, ce fut, croyons-nous, la pitié, cette pitié qu'il a tant célébrée dans Eloa, Slello et tant d'autres œuvres comme inséparable de Famour, et qui en est peut-être, en ellel, la plus noble forme. « Qu'est-ce que l'amour sans la pitié? » avait dit la Delphine de M'"^ de Staël. Et l'ami de Marie Dorval devait par-dessus tout éprouver une pitié infinie pour cet être si nerveusement sensible et partant si fatalement voué à la souffrance et au malheur. « L'amour des périls de cette femme, avoue-t-il quelque part, l'amour de son malheur, de ses humilialions et de ses fautes même; » voilà le thème habituel de ses méditations sentimentales. Elle seule, avait-il dit dès l'abord, a « le secret des plus touchantes larmes, des plus puissantes émotions de la tragédie et du drame ». « Elle pleurait, ajoute-t-il encore; c'est sa manière d'être contente, d'être heureuse, d'être belle. » « La gravité de ta voix, de tes traits, de ta démarche, la tristesse qui est en toi, » lui répète-t-il ' ; n'est-ce pas là pour l'amant mélancolique, comme pour le poète tragique, le vrai charme conquérant? Quand donc à travers le mirage de ses rêves extatiques, le chimérique époux de la morne Lydia vit passer sur la scène transfigurée Témouvante tragédienne dont tout l'être pathétique troublait également son âme et sa vie, cette « reine des passions » lui apparut comme une « pâle » héroïne de Shakespeare « triste, simple et terrible »,
Le dédain sur la bouche et ses grands yeux baissés 2;
1. Journal, 294; Revue des Deux Mondes, 1831 : Journal, 62; Correspondance, 5o.
2. Vers adressés en 1830 à M""- Dorval sur un exemplaire du More de Venise.
il crut enfin découvrir au fond de cette nature orageuse « l'être toujours rêveur, mélancolique et tendre » dont son cœur avait si grand besoin; et, « jeune et grave », il s'avança radieux, en platonique amant, prodigue denthousiastes encouragements, de pieuses consolations, de chastes caresses. « Il voudrait n'être qu'un ami pour elle, dit le chevalier de IMalte, et se séparer de l'amour, pour que l'infidélité, quand elle viendra, ne le force pas à l'abandonner. » X'était-ce point, du reste, Tâge d'or des passions rédemptrices, l'heure sainte, où l'amour exalté ne semblait que « bonté sublime ' » ? « Tout est sacrifice, tout est oubli de soi dans le dévouement de l'amour, avait prêché M""' de Staël; tout est bonté, tout est pitié dans l'être qui sait aimer. >» Aussi, quoi de plus beau pour le moraliste attendri, pour le père spirituel d'Eloa, qu'en " une confession et une communion perpétuelles » se dévouer au relèvement d'un « bel ange » déchu? « Hier, j'ai vu ton âme tout entière, écrit-il le 3 juillet 1833 ; je t'en rends grâces mille fois, mon ange. Ton tendre repentir a eiïacé tout, mon enfant; je te confie à la garde de ton amour, de ton honneur et de ta bonté. N'oublie cela jamais-. »
Le théâtre renouvelé des romantiques se trouvait justement alors le plus propice des sanctuaires pour ces édifiantes purifications. Il est remarquable que, tant qu'il aima cette actrice, Vigny se consacra tout entier à la scène et jamais après. « J'étais sérieusement malade, lui écrit-il plus tard', et cependant je passais les nuits à écrire pour toi. Je souriais
i. Journal, 295, IH).