‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 123 sur 199 · Correspondance · texte numérisé non relu

Correspondance

o. 8 avril 1833. Correspomh'.nce, 3'J.

encore en te voyant et ne parlais pas même de mes travaux, de mes douleurs, de peur de m'en faire un mérite. Que faisais-je pour moi? Etait-ce une grande gloire que de mettre au théâtre une idée d'un de mes livres? C'était pour toi, tu l'as oublié... » Et Samson de gémir :

... La force divine obéit à l'esclave.

N'ayant pu lui faire jouer la Desdémonc du More de Venise, Vigny écrivit pour elle La Maréchale d' Ancre :

Si des siècles mon nom perce la nuit obscure. Ce livre, écrit pour vous, sous votre nom vivra. Ce que le temps présent tout bas déjà murmure, Quelqu'un dans l'avenir tout haut le redira.

Mais une rivale jalouse, M"^ Georges, s'empara de ce grand rôle tragique. Nullement découragé, Vigny esquissa Quille pour la Peur où, sous le nom de Duchesse et avec <> le ton aisé et simple du monde », la mélodramatique tragédienne sut, au grand étonnement de tous, se montrer comédienne « naïve, enfantine et gracieuse ». Le poète amoureux s'ingéniait ainsi à transformer l'artiste aimée : il voulait en révéler à tous les yeux le « talent complet ». Dans le beau rôle de Kitty Bell surtout, il réussit pleinement à manifester ces rares et délicates qualités d'amante et de mère qu'on lui déniait et que dans l'intimité il avait appris à connaître. Lorsqu'en dépit de la résistance des sociétaires , du ministre et du roi même il réussit en 1834, avec l'appui de Buloz et du baron Taylor, à faire entrer au Théâtre-Français l'actrice de boulevard, puis en 1838 à l'imposer dans sa pièce de Challerton, ce fut comme une révélation :

« La passion contenue, dit Jules Janin, la grâce idéale avaient remplacé chez elle la fougue échevelée, le naturel hasardeux. » « Avait-on prévu, se félicite Vigny, cette grâce poétique avec laquelle elle a dessiné la femme nouvelle qu'elle a voulu devenir?... Elle est poétique dans tous les détails de ce rôle qu'elle caresse avec amour. » « Sans Kitty Bell, écrivait-il à Brizeux, celle qui la joue avec un admirable génie était perdue au théâtre et succombait sous les cabales ; c'est là un vrai bonheur pour moi ' . »

Tant de communauté intellectuelle ne put, hélas 1 longtemps entretenir l'illu^^ion d'une parfaite communion sentimentale. Il y avait en l'instable passion de ces deux êtres mal assortis une insécurité qui devait inévitablement faire place aux plus cruels revirements de l'amour : à l'anoblissante métamorphose de l'amante succéda fatalement l'humiliante métamorphose de l'amant. « Les hommes, venait de dire Chatterton à Kitty, ont des moments où ils ne peuvent plus se courber à votre taille. » Vigny ne prouva que trop tristement qu'après avoir élevé « sa chère Marie » jusqu'à lui, il ne lui restait plus qu'à s'abaisser jusqu'à elle. Tous les interminables rites de tendresse mystique auxquels s'attardait le poète sacerdotal finirent, en effet, par agacer l'ancienne maîtresse de Dumas :

Elle ne comprend pas la parole étrangère. Mais le chant verse un somme en sa tète légère... Un maître lui fait peur : c'est le plaisir qu'elle aime -

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