Conclusion du Traité des Passions
Ainsi les grandes ùmes (avait dit Othello) Seront plutôt en butte aux trahisons des femmes Qu'un vulgaire toujours préféré. C'est un sort Qu'on ne peut fuir, réglé, certain, comme la mort '.
Quand toutefois la trahison se répéta coup sur coup si criante qu'elle provoquait la plainte des amis et la risée des rivaux (« Sur quel sein cette larme du Christ est-elle allée tomber? » ricanait Sainte-Beuve avec Guttinger"), il fallut bien se rendre à l'évidence des faits et, sous peine de faillir à l'honneur, prosaïquement se conformer à la morale vulgaire. « La terre me manque sous les pieds, » clama le poète tombé du haut de ses sublimes illusions. « L'amour physique, gémit-il, pardonne toute infidélité ; mais toi, amour de l'âme, amour passionné, tu ne peux rien pardonner. » « C'est vous qui m'avez compromise, reproche au bourreau de la chair la frêle Psyché.
1. Théâtre, 343. Bien d'autres vers de ce drame de la jalousie durent ainsi hanter l'âme angoissée de Vigny : car la situation du More de Venise n'est pas sans fréquentes analogies avec celle du poète français. Une différence domine toutefois : Othello s'abandonne aussi vite à sa méfiance injustifiée que Vigny persiste longuement en sa conflance illégitime; mais ce funeste excès de méfiance chez (jthello n'était-il pas précisément de nature à encourager chez Vigny l'excès même de la confiance?
2. <■ 11 s'était avisé un jour, dit-il {Nouveaux Lundis, VI, 428), de porter dévotement son cœur et son culte à une personne d'un grand talent, mais des moins préparées à coup sûr pour une telle offrande et qui elle-même, si on avait pu l'ignorer, aurait divulgué le mystère. L'illusion de sa part dura des années : on avait beau se dire dans ce monde des poètes que la passion excuse tout, le contraste ici était trop frappant. »
Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie, Et trois fois a versé des pleurs fallacieux Qui n'ont pu me cacher la rage de ses yeux ; Honteuse qu'elle était encor plus qu'étonnée De se voir découverte ensemble et pardonnée.
C'est vous qui m'avez forcée d'être faible quand j'étais si forte et de parler de choses indignes de moi... Quittez cette femme et me laissez penser'. »
Toujours mettre sa force à garder sa colore Dans son cœur olTensé, comme en un sanctuaire D"où le feu s'échappant irait tout dévorer. Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer. C'est trop!
Vigny quitta donc « la menteuse maîtresse » ; il la quitta pour chercher dans la fuite Tunique salut et dans l'oubli le seul repos. Peu à peu, sous l'influence pacifiante de la nature, la raison reprit son lucide empire : « On ne peut répandre son âme dans une autre âme que jusqu'à une certaine hauteur, avouet-il; là elle vous repousse et vous rejette au dehors, écrasés de cette influence souveraine ». « Quand donc on se sent pris d'amour pour une femme, conclut le bon sens tardif, on devrait se dire : '< Comment estelle entourée? quelle est sa vie? *> Tout le bonheur de l'avenir est basé là-dessus. » « Tout est fini, s'écriet-il en sa lente convalescence, la solitude m'a toujours rendu toutes mes forces. J'en ai beaucoup, je le prouverai à tout le monde : ce que j'ai souffert en cette année fatale n'a pas été au-dessus de mon courage -. » Ce ne fut pourtant qu'après avoir exhalé en une iiumortelle poésie vengeresse toute sa douleur amassée et toute sa fureur mal contenue qu'enfin le poète se sentit enclin au pardon. Né de la pitié, son amour débonnaire finissait logiquement dans la pitié. « La force contre un homme, avait dit Borgia