Journal
descendant de tant de preux de terre et de mer ne se serait-il pas, tout comme le fils du général Hugo, découvert une impérieuse vocation militaire? « J'appartiens, dit-il, à cette génération née avec le siècle qui, nourrie de bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue... Et, nourri par mon vieux père de l'histoire de ses campagnes, je trouvai encore sur ses genoux la guerre assise à côté de moi... La guerre était debout dans le lycée, le tambour étouffait à nos oreilles la voix des maîtres. Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps les têtes étourdies sans cesse par les canons et les cloches des Te Deum. Il me prit alors un amour vraiment désordonné de la gloire des armes... Ni mes études sévères, rudes, forcées et trop précoces, ni le bruit du grand monde où, pour me distraire de ce penchant, on m'avait jeté tout adolescent, ne me purent ôter cette idée fixe ^ » En vain, comme pour le Marius des Misérables, le grand homme était-il « détesté » de tous les siens ; en vain « éloignait-on de lui ses idées autant qu'il se put » ; en vain son père, « les larmes aux yeux », lui montrait-il en l'assassin du duc d'Enghien un monstre, une sorte de « Néron » ; « j'eus pendant tout le temps de l'Empire, avoue le futur détracteur de tout séidisme, le cœur ému en voyant l'Empereur du désir d'aller à l'armée ». Ainsi, « la tête montée », ne voyant dans la noblesse qu' « une grande famille héréditaire de soldats », ce chétif fils de paladins en proie à l'épidémie guerrière de la France impériale n'eut bientôt plus qu'une
seule pensée : « s'élever à la taille d'un soldat' ».
Vainement croula l'Empire : la Restauration apparut comme une aube propice. « La bataille de Paris ramenant les Bourbons, dit-il, je m'arme à seize ans de deux pistolets, et vais, une cocarde blanche au chapeau, m'unir à tous les royalistes qui s'annonçaient faiblement-. » Quelques semaines plus tard, sur les pressantes démarches de M™*" de Vrigny, vint la récompense d'un si beau zèle : le 6 mars 1814 y l'imberbe guerrier de dix-sept ans, dissimulant de son mieux sous « un extérieur très mâle » sa « délicatesse » de jeune fille, endosse fièrement l'éclatant uniforme ultra-aristocratique des Mousquetaires de la Maison-Roage : manteau blanc, habit rouge, casque noir, épaulettesd'or; et, ainsi équipé « à grands frais », le petit lieutenant de cavalerie n'a rien de plus pressé que de faire fixer sur la toile cette brève heure de joie. Le portrait existe encore ^ : sur les lèvres minces du long visage de rêveur encore mal éveillé hésite un vague sourire mélancolique qui semble n'accueillir qu'avec méfiance les incertaines promesses du Destin. « Ce n'est que cela! me dis-je après avoir mis mes épaulettes. Ce nest que cela.' » .J'ai dit ce mot-là depuis de toutes choses, et je l'ai dit trop tôt*. »
Un si beau jour fut pour les vieux parents une solennelle occasion de graves recommandations et de legs suprêmes : le dernier rejeton de leur race n'était-il pas par de si brillants débuts appelé à éclipser toute la gloire militaire des aïeux? Prenant
1. Journal, 56, 269. Servitude et Grandeur militaires, 6, 9, 10.