Correspondance
donc une planche à cartes de visite indûment parée d'une couronne comtale, le vieillard septuagénaire la remet précieusement à Tunique héritier des Vigny. /« Vous êtes comte, mon fils, lui dit-il, ce titre est celui de Taîné de notre maison ; mais, étant très jeune et simple lieutenant de cavalerie, ne le signez que dans les actes publics, non dans vos lettres. Pour moi, qui ai soixante-dix ans, je continuerai à signer comme j'ai fait depuis vingt ans ^ » Plus grave, la mère donne au jeune homme une Imitation de Jésus-Christ, dont la brève dédicace semblait vouloir le prémunir contre de moins sérieuses affections : « A Alfred, son unique amie »; puis, d'une main virile, elle se met à rédiger, sous le titre de « conseils à mon fils », un petit « bréviaire moral », destiné à exalter au milieu de toutes les
1. Mémoires inédits, cités parE. Dupuy (152). Dès 1820, le poème le Bal publié dans le Conservateur littéraire portait la signature comte Alfred de Vigny. Ainsi poussé en cette voie, Vigny en vint à écrire : « La branche aînée de ma famille étant éteinte et aucun fils ne restant hors moi seul porteur des noms et armes, j'aurais pu prendre le titre de marquis. Mais la célébrité littéraire acquise à mon nom (à tort ou à raison) par mes livres m'en empêcha. » (Ibid., p. 160.) Mieux encore, il finit plus tard par se croire des ancêtres jusque parmi les premiers croisés qui entrèrent à Jérusalem et par dater sa généalogie de l'an 1096. Tant de complaisantes erreurs s'expliquent en partie par la confusion des Vigny de Courquetaine anoblis en 1690 et élevés au marquisat en 1722 avec une prétendue « branche aînée » des Vigny d'Emerville et en partie aussi par cet amour-propre si commun chez tous les hommes, et plus commode à satisfaire chez les nobles, lequel consiste à prolonger sa race, c'est-à-dire un peu de soi-même, dans le passé comme dans l'avenir. 11 faut avouer que le poète de VEsprit pur poussa un peu loin ce culte du moi anceslral. Sainte-Beuve, tout en mettant en doute le titre de comte, confond également les deux familles de Vigny. (Nouv. Lundis, VI, 401.) Il y eut, d'ailleurs, bien d'autres familles de Vigny, l'étymologie probable du nom étant Vinetum.
dangereuses tentations de la vie de caserne les chevaleresques vertus de piété, chasteté, honneur et courtoisie : « Te voilà armé pour ton roi et ta patrie, commandait la grande écriture rigide. Reste chrétien, catholique même, mais tolérant et moral avant tout, bien convaincu que les deux meilleures sauvegardes de la vertu sont la croyance en Dieu et en Tâme immortelle... Prie Dieu qu'il te donne la foi, mais conforme-toi et pense souvent à la morale sublime que notre religion enseigne. Une conscience pure et sans reproche est le seul bonheur que les hommes ne puissent nous ravir, et c'est la seule vertu qui nous la donne... Tu entendras dire à des hommes envieux que la noblesse n'est rien... La noblesse est quelque chose : c'est un titre écrit que le souverain confère pour des services rendus à l'État; il impose l'obligation de valoir mieux qu'un autre, d'être plus fidèle à son roi, d'une probité plus délicate, plus lent à donner sa parole, plus fidèle à l'observer'... Ne tente d'arriver au succès que par le mérite... Applique une indulgence raisonnée à toutes les faiblesses humaines, sans ironie facile ni basse complaisance... Tenir ou répéter un propos qui attaque la conduite d'une femme est un crime de lèse-société... Méfie-toi cependant par-dessus tout de certaine espèce de femmes aussi méprisées par leur état que par leur mœurs : je veux parler des comédiennes -. » Nobles conseils, à coup sûr, dont
1. On peut voir ici, en même temps que l'orig-ine de cette haute opinion que Vigny professa toujours à Tégard de la noblesse (Cinq-Mars, Wanda, l'Esprit pur, etc.), le premier germe de cette religion de l'honneur dont il se fit l'apôtre si fervent dans Servitude et Grandeur militaires.