Le Sillon, janvier
l'austérité même, sans grâces, ni sourires, ni effusions, à peine tempérée de calme indulgence, montre bien quelle âme haute et droite, mais froide jusqu'en sa ferveur religieuse et rigide jusqu'en sa tendresse maternelle, présida à la sévère éducation du futur stoïcien et en façonna à son image l'âme immuablement sérieuse; si ces pieuses paroles ne fortifièrent point chez le jeune homme une foi qui semble avoir été de bonne heure ébranlée, elles ne manquèrent pas, du moins, de développer en sa raison si naturellement grave ces précoces habitudes de ferme discipline, de S(;rupuleuse conscience, de constante aspiration vers le bien qui devaient à la longue, en dépit de quelques défaillances juvéniles, raidir l'homme mûr en sa très digne, quoiqu'un peu contrainte, attitude de moraliste vigilant. « La morale, dira plus tard le digne fils de cette vertueuse mère, c'est l'axe du monde, c'est la sève de la terre, c'est l'élixir de la vie des hommes. »
Muni de ce double viatique spirituel et mondain, le jeune paladin attend : il attend impatiemment les grands événements capables de révéler aux yeux de tous ses ambitieuses aptitudes à l'action; il les attendit quatorze ans à l'armée; on peut dire que dans la société civile il les attendit de même toute sa vie. Une jambe cassée à la manœuvre, le piteux escortement clopin-clopant sous la pluie jusqu'à Béthune de la calèche royale en fuite vers Gand, un indolent internement à Anvers à l'heure héroïque des charges désespérées de Waterloo, le décevant passage après les Cent-Jours de la Maison-Rouge à la Garde-Royale, puis au banal 55" de ligne, beaucoup de changements de garnison de l'est à Touest
et du nord au midi, — au midi surtout, dont il n'aimait pas « la vivacité grimacière^ », — plus de trois ans de congé pour causes de santé et raisons de famille, une lente promotion à Tancienneté au grade de capitaine, une vaine attente au pied des Pyrénées de quelque participation à la guerre d'Espagne, d'inutiles démarches par l'intermédiaire de parents influents en vue d'un transfert de l'infanterie en province dans la garde à pied à Paris, tels furent les plus hauts faits de cette glorieuse carrière militaire « si vivement désirée », les seules prouesses de « quatorze années perdues où les fatigues et les ennuis ne furent pas épargnés », les uniques incidents d'une « vie agitée et grossière où l'activité physique tue l'activité morale » ; bref « l'une des plus complètes déceptions d'une existence tout entière écoulée entre l'écho et le rêve des batailles * ».
Quelques années plus tôt, les prodigieux événements de l'épopée napoléonienne eussent-ils mieux servi ce foudre de guerre, si amoureux de la gloire des armes ^? Encore moins, croyons-nous, qu'ils ne servirent Courier, Stendhal et tant d'autres intellectuels également fourvoyés dans les impedimenta de l'Empire, pas plus qu'ils n'eussent servi Poe alors égaré parmi les cadets de West-Point et Coleridge en son régiment de dragons. Vigny avait beau « étudier les Commentaires de César, Turenne et Frédéric II » ; il avait beau « lire la vie de ces généraux de la République, si purement épris de la gloire »;