‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 141 sur 199 · Ern. Dupuy, op. cil · texte numérisé non relu

Ern. Dupuy, op. cil

il envoie la belle et touchante lettre qui suit : « Si les larmes vous ont permis de lire les noms de vos anciens amis, Victor, vous avez vu le mien à votre porte en revenant à Paris. Devant de telles infortunes toute parole est faible ou cruelle. Tout ce qu'on peut dire est trop pour le cœur que Ton déchire ou trop peu devant Thorreurde Tévénement. Si je vous avais vu, je ne vous aurais pas parlé; mais ma main qui signa voire contrat de mariage aurait serré la vôtre, comme lorsque nous avions dix-huit ans, quand nous allions ensemble regarderie jardin de celle qui devait être votre compagne et dont vous seul pouvez à présent apaiser la douleur. » Obstinément, il est vrai, Hugo soutint la candidature de Vigny à l'Académie Française et s'empressa le jour du succès de lui envoyer « sur le papier même du scrutin » ses félicitations « ex imo corde ». « Le voyage de la place Royale, répond Vigny, sera pour moi comme une douce fête du cœur et de l'esprit. » Fête sans lendemain : à dater de la révolution de 48 et surtout du coup d'État, lexilé de Jersey garda un silence intransigeant à légard de lancien légitimiste rallié à l'Empire. « Il se déclara impérialiste modéré, dit plus noblement Lamartine ; cela ne l'empêcha pas de me voir et cela ne m'empêche pas de l'aimer'. »

Lattitude de Sainte-Beuve à l'égard de Vigny fut moins excusable encore : son ancien culte de thuriféraire agenouillé se changea graduellement en une

1. Souvenirs personnels. « J'ai connu autrefois M. de Vigny, disait dédaigneusement Victor Hugo; c'était un gentilhomme fort, distingué : il avait composé un beau jioème espagnol appelé Dolorida; a-t-il fait autre chose? » (Henri de JXégnicr, Revue de Paris, 1" avril 1897.)

de ces « haines amicales » dont parle Stello; et de cette évolution dont il n'était que trop coutumier il ne craignit pas de rendre Vigny responsable. « Tout en continuant d'admirer chez de Vigny le poète, écrit-il à Péhant, nous commencions à nous séparer du théoricien et du rêveur systématique K » « Je n'ai jamais pu entrer dans cette idée (de Chailerton), confirme-t-il en ses Nouveaux Lundis (VI, 425), dans ce mode de prédication et d'apostolat où donna M. de Vigny à partir d'un certain jour. » Était-ce bien là vraiment une raison suffisante pour répondre aux affectueuses avances du vieil ami d'abord par de froids et ironiques refus, puis par de sournoises railleries à propos de ses innocentes prétentions à une précocité géniale? de simples « divergences » d'opinion excusent-elles la malveillance d'un critique qui, sans plus de pitié que de dignité, se moque des « migraines poétiques » et de la « chlorose ou du rhumatisme littéraire » du pauvre « Trissotin-Gentilhomme », et diagnostique de prétendus symptômes d'impuissance en « son vaste front moite et douloureux-? » Ajoutant l'injustice à l'injure, le « bon ami », le « consolateur^ » du Cénacle en vient en 1840 jusqu'à omettre le nom du poète d'Eloa dans cette revue du Romantisme qu'il intitule Dix ans après *.

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