Revue nationale, 10 octobre
3. On a récemment trouvé en ses papiers cette •■ Lettre à un jeune homme inconnu » : « Le premier qui a dit la Carrière des Lettres est le coupal)le que doivent maudire les jeunes gens malheureux qui m'écrivent comme vous venez de le faire, monsieur, et qui m'ouvrent leur cœur, comme à un frère qui prend part à leur infortune et qui leur a tendu les bras. Souvent le temps me manque pour leur répondre à tous; quelquefois leurs
Le zèle du scrupuleux Docteur Noir redoubla surtout lorsque vint à sévir cette épidémie de chattertonisme dont on le rendait responsable ' : il vint en aide à Hégésippe Moreau; il obtint de Lamartine une collecte de 455 francs à la Chambre des Députés en faveur du jeune Lassailly qu'avait déséquilibré
peines sont d'une telle nature que nulle parole terrestre et nul secours humain ne pourraient les adoucir; quelquefois enfin, je le confesse, le découragement me prend au souvenir de mes inutiles efforts pour en sauver quelques-uns do ce vaste naufrage auquel ils se sont exposés en foule; ceux à qui j'ai pu donner la main savent que ce fut un des meilleurs jours de ma vie ; mais combien, depuis, se sont encore perdus, malgré moi, dans cette mer perfide de la Publicité. Que ne venaient-ils à moi avant de quitter le rivage, et pourquoi faut-il qu'ils m'appellent seulement lorsqu'il n'est plus temps, quand, après avoir renoncé à tout, ils se sont fait briser par tous les orages sur le plus frêle de tous les appuis? • (Les Lettres, 6 avril 1960.) « Si la poésie est le plus beau des arts, avait dit Stello (p. 285), elle est la plus mauvaise des industries. ■•
1. ■< Un législateur nommé M. Charlemagne, écrit Vigny indigné au Directeur de la Bévue des Deux Mondes, vient (le 30 août 1833) de désigner mon ouvrage comme enseignant le suicide. Il est triste de parler pour ceux qui ne savent pas entendre, et d'écrire pour ceux qui ne savent pas lire. » (Corr., 62.) '. J'aurais honte de vous rappeler, écrit-il plus tard aux membres du Parlement, qu'il y a peu de temps vous entendîtes aussi crier à Vapologie du suicide, si vous n'aviez fait justice vousmêmes de ces cris lorsqu'ils pénétrèrent dans l'enceinte de la chambre, chez vous, en plein sénat. » Un des plus irritants supplices littéraires de Vigny fut do voir ainsi sa pensée fâcheusement ou odieusement dénaturée. « Il en est presque toujours ainsi de tous les conseils écrits ou parlés, dit-il. L'expérience seule et le raisonnement qui sort de nos propres réflexions peuvent nous instruire. Voyez, vous qui vous en mêlez, l'inutilité des belles-lettres? A quoi servez-vous? qui convertissez-vous? et de t[ui êtes- vous jamais compris, s'il vous plaît? Vous faites presque toujours réussir la cause contraire à celle que vous plaidez... Vous ne servez à rien qu'à remuer les vices, qui, fiers de ce que vous les peignez, viennent se mirer dans votre tableau et se trouver beaux. » (Scrv, et Grand, militaires. 289.) Voir p. 181. note.
une trop longue période de surexcitation cérébrale '. « Si je l'avais pu, écrivait-il à propos du suicide d'Emile Roulland, j'aurais quitté le théâtre pour aller pleurer près de son lit. Voilà un martyr de plus-. » En 1838, il plaida encore auprès de Lamartine contre la censure au théâtre, en même temps que « pour la protection des poètes faibles » : « Si un poète a produit une œuvre qui obtienne l'admiration générale, propose-t-il, il recevra une pension alimentaire de deux mille francs. Si, après cinq ans, il produit une œuvre égale à la première, sa pension lui sera allouée pour sa vie entière. S'il n'a rien produit dans l'espace de cinq ans, elle sera supprimée ^. » En 1841, à propos du dénuement de M"'' Sedaine, fille de l'auteur du Philosophe sans le savoir, il adressa à MM. les Députés sa fameuse pétition en faveur de la perpétuité la propriété littéraire : « La perpétuité seule est juste, dit-il. Lequel de vous concevrait la loi qui dépouillerait son petit-fils de la terre qu'elle laissait à son fils?... L'essentiel est de relever la dignité des lettres. Or il n'y en aura dans la vie qu'elles commandent que lorsque la propriété d'un
1. « Encore un excellent exemple, écrit-il dans son Journal (170), des supplices d'un travail excessif dans une organisation faible. Le goût très fin des lettres, développé outre mesure dans ce jeune homme, la fréquentation des plus hautes intelligences lui ont donné le désir violent d'atteindre la plus grande supériorité intellectuelle. La surexcitation du cerveau est venue de ce désir joint à la nécessité de gagner sa vie, et ce n'était que lorsqu'il était malade que venait le talent d'exécution pour lui... La maladie était la lampe qui illuminait sa tête. »