‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 152 sur 199 · Journal · texte numérisé non relu

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faut bien tenter de rire parfois ou de faire rire, ou du moins il faut faire mine de rire, ne serait-ce que par charité, par exemple, pour donner le change à un malade, ou par amabilité pour égayer quelque visiteuse de passage, ou tout bonnement pour se conformer aux exigences d'une société qui veut à tout prix paraître gaie : peines perdues ! « Quand je m'aperçus que tous les sentiments que j'exprimais faisaient pleurerautourdemoi, je m'efforçai déjouer des airs gais avec mon esprit comme une valse sur un orgue; on s'aperçut que l'instrument n'était pas créé pour faire danser. » A quoi bon les réunions mondaines ?« Quand le soir on revient du monde des salons, on s'étonne d'avoir changé son caractère et de s'ôtre renié dix fois soi-même. On a fait le futile avec une tête lourde de pensées. « Et cette juste remarque : « Il est incroyable combien un salon fait dire de sottises aux gens d'esprit. » On « s'use dans ce frottement », on y « perd son caractère »; on « s'arrondit comme des cailloux ». « Oh! avoir une tète sérieuse où chacun vienne verser des sottises chaque jour par les deux oreilles, quel supplice! » Comment n'en pas ressentir parfois quelque mauvaise humeur? « J'endurerais avec patience la conversation d'un paysan idiot, d'un crocheteur ivre, d'une vieille femme malade, enfin une bête tant qu'il vous plaira, mais un sot, jamais! » ^ Que le ciel confonde à jamais cette race de sauterelles qu'on appelle les hommes aimables! » s'écrie désespérément le Quaker'. Peut-être la faute en est-elle à la société française,

1. Revue de Paris, 15 sept. 1897; Journal, 184, 141, 108, 114, 200, 19:J: Théâtre, 36.

parisienne surtout, si frivole, dit-on, si légère ! « Le mal français, dit Stello, c'est le persiflage. » « Les Français ont ri, s'écrie Borgia, ils rient de tout, ils riraient de leur damnation. » « Parler de ses opinions, de ses amitiés, de ses admirations, avec un demi-sourire, comme de peu de chose qu'on est tout prêt à abandonner pour dire le contraire : vice français, )> déclare Vigny ^ Et pourtant, il se plaint quelque part de la tenace lourdeur provinciale^; et, tout en rendant hommage à la « gravité » britannique, il reproche ailleurs à la race anglaise de manquer de (( gaieté dans l'imagination », de « mouvement dans le sentiment », de « chaleur dans les conversations^ ». La vérité, croyons-nous, c'est que l'ennui de Vigny venait moins des autres que de lui-même; ce mal intime sortait spontanément des profondeurs morbides de sa nature chétive, dolente, inapte à la joie;

1. stello, 144; Théâtre, i52; Journal. » C"est uue eflrayanle chose, dit-il encore (84), que la facilité avec laquelle les Français affectent la conviction qu'ils n'ont pas, le caractère du voisin jusque dans leurs œuvres les plus élevées. Rien ne montre mieux l'absence de foi et de caractère même » (160). • Notre nation est légère et taquine, ajoute-t-il ; elle ne veut laisser tranquille aucune supériorité. >> Par contre il loue « l'esprit infiniment subtil qui règne dans la nation ». {Journal, 27.) « L'œil si prompt et si fin d'un peuple qui n'est pas facile à duper. " (Scrv. et Gr. mil., 8) ; mais il raille l'humeur égalitaire : « Les Français sont satisfaits à peu de frais : un peu de familiarité dans les manières leur semble l'égalité » (173). Cf. Journal, 41, 54.

2. « Une visite à Paris est une fatigue d'une heure au plus. C'est une conversation au fond de laquelle il y a un petit intérêt entouré d'esprit. A la campagne, une visite est une fatigue d'un jour entier. C'est une conversation pesante et niaise dont la grosse écorce est tout de suite dépouillée et dont l'ennui n'est supportable que lorsqu'on est tout à fait abruti. » {Journal, 148.) Cf. Correspondance, 292.

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