Voir suprà, pp. 210 et 216, note
partout et toujours il promena par le monde cette interne et tenace brume natale qu'il attribuait naïvement aux choses; et de ce triste privilège il ne fit que trop volontiers l'apanage de l'humanité entière. « L'éternel ennemi des vivants, c'est l'ennui, n'a cessé de gémir ce Moïse des salons. L'ennui est la grande maladie de la vie; on ne cesse de maudire sa brièveté, et toujours elle est trop longue puisqu'on ne sait qu'en faire. » « Notre grand ennemi, c'est le temps quil faut tuer à tout prix. » Qu'est-ce que Ihomme, au gré de Stello? « un être créé pour vivre d'ennui et mourir d'ennui un beau jour '. ^) « Las de la sévérité froide et un peu sombre de son caractère, » Vigny aurait volontiers répété avec Obermann : « Je suis né sensible, hélas! et je n'ai jamais joui ».
Au fond, l'une des plus communes causes de l'ennui, surtout chez certains êtres morbidement supérieurs, c'est un développement excessif du moi. Si Byron, Chateaubriand, Sénancour et bien d'autres romantiques du premier ou du second rang passèrent leur vie à mourir d'ennui, c'est qu'enfermés en leur trop chère personne, ils n'en surent presque jamais sortir : tour à tour irrités ou ravis de cet emprisonnement perpétuel, ils finirent par s'y complaire et s'en faire gloire ; faute de changer d'air, ils s'asphyxièrent noblement. Un peu d'altruisme actif les eût à jamais guéris de leur égotisme rêveur, et en fait les en a guéris parfois; mais ils n'en voulaient guère ou du moins n'en trouvaient pas à leur convenance. Le moyen, du reste, d'échapper à soi-même quand dans l'exaltation on n'estime rien de supérieur à soi et
i. Journal, 76, 81, 93, 113; Correspondance, 131, 206; Stello, 3.
dans la dépression rien de plus pitoyable que soi? L'orgueil y trouve toujours son compte. Vigny, en dépit de tous ses généreux efforts pour se délivrer de cette funeste tyrannie, n'y demeura, lui aussi, que trop souvent soumis, en victime plus ou moins consciente de ce mal romantique si barbarement dénommé de nos jours hypertrophie du moi. Oui, ce pléthorique moi de Vigny, qui joue un si grand rôle, avons-nous vu, dans l'inspiration intime de ses œuvres les plus impersonnelles, n'en joue pas un moindre jusque sous les airs les plus évaporés ou les plus mystérieux de sa vie extérieure.
« C'est toujours un grand plaisir pour un malade, dit Stello, que de parler de soi et d'en faire parler les autres : la moitié de la guérison gît là-dedans. » « Toujours en conversation avec moi-même, avoue le Journal, je me parle de choses dont les hommes ne se parlent que rarement entre eux; et c'est une chose de jour en jour plus pénible pour moi que de répondre à ceux qui me parlent sur des futilités. Je pourrais dire à presque tout le monde : ^ Je voudrais être seul dans ce monde pour écrire ce que je pense tandis que vous me parlez »... Je me tais et je deviens distrait. D'autres fois je parle d'autre chose avec une longue digression et sans plaisir. Les attentifs ou ceux qui m'aiment peuvent deviner aisément que la crainte de perdre une autre idée meilleure m'interrompt quelquefois et me fait dire des paroles oiseuses. » « Ce qui se fait et ce qui se dit par moi ou par les autres m'a toujours été trop peu important. Dans le moment même de l'action et de la parole, je suis ailleurs, je pense à autre chose,... je rêve à ce que je voudrais dire ou à ce que je vou-
268 ALFRED DE VIGxNY
drais m'entendro dire pour être plus heureux. » « Dès lors, conclut-il justement, plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés ou rompus '. » Il faut avouer que pareille attitude à l'égard du prochain, distraite, indifférente, dédaigneuse, n'a rien de très aimable en soi, ni même de bien sociable : elle justifierait presque les dures paroles de Sainte- Beuve : « M. de Vigny, de tout temps nature élevée et digne, n'a-t-il pas cessé, à un certain moment, d'être ce qu'on appelle aimable? » et le malin critique en profite pour décrire, sous le nom de Quintus Turbidus, un de ces lents poètes uniquement dévoués à leurs rares idées, à leurs pénibles poèmes, un de ces « colosses manques » qui « ne sont nullement propres au commerce aimable de la vie, à la société douce et habituelle et fine qui demande des esprits proportionnés. » Mais, sa bile réchauffant, le vieil ami envieux ne va-t-il pas trop loin lorsqu'il accuse Vigny de tous les « pédantismes », de « tous les genres de fatuité », de toutes les plus agaçantes et ridicules prétentions de « pontife » « solennel » et méticuleux? « Il veut faire colonne et obélisque à part, » ricane-t-il, et il lui reproche aigrement de s'envelopper d'on ne sait quel épais et dur « enduit d'amour-propre », de « sottise luisante », d'exhaler tous les matins une petite atmosphère à son usage où il se glorifie comme en un nimbe, atmosphère qui suffoque les autres et leur donne sur les nerfs ; bref, il le taxe de « plénitude de roi », d' « adoration perpétuelle du Saint-Sacrement » en sa sacro-sainte personne^. Ainsi poussée à l'excès, disons-le de
i. Stella, 3; Journal, 111, 201: Théâtre, 7.