Nouveaux Lundis, 462, 424; Lundis, XI
suite, pareille charge déshonore bien moins le noble visage du poète à'Eloa que la plume acérée du caricaturiste haineux.
Assurément, Vigny fut de par sa nature morbide fatalement égotiste; mais il le fut d'autant moins, il faut le reconnaître, que toute sa vie il combattit cette fâcheuse propension native, et ce n'est pas là certes l'un de ses moindres mérites. Tout d'abord, l'expansion outrée du moi fut gênée en lui par une timidité naturelle : Vigny parle quelque part de « son extrême sensibilité refoulée dès l'enfance^ ». Puis la stricte surveillance d'une mère austère, la rude discipline égalitaire du lycée, les impérieuses exigences de l'obéissance passive à l'armée, la fréquente observation de cet énergique empire sur soi qui forme la base même de l'éducation anglaise, enfin les multiples contraintes d'une destinée marâtre fortifièrent lentement chez lui et comprimèrent à l'excès même tous les ressorts d'une ferme discipline morale : Vigny ne voulut pas seulement être i< le gentilhomme par excellence », dont parle Lamartine; il se plut encore à devenir, au sens le plus élevé du mot, un « gentleman » ; bien plus, il prétendit se montrer, jusque dans le monde, ce qui ne va pas sans dangers, stoïcien. « La réserve et la dignité de caractère grandissent un homme, » dit-il, « La dignité devient à la longue une qualité qui passe dans le sang, ajoute Stello ; l'usage du grand monde donne la retenue comme une seconde nature. » « Comme j'ai par caractère, explique-t-il, une longue habitude de silence et de réserve sur toute chose