IV. — L'Ennui a la campagne
La mère du poète n'eut donc pas plus tôt fermé les yeux que, fidèle à sa devise, il s'enfuit avec sa femme loin de Paris, c'est-à-dire loin d'un monde devenu odieux, loin des coteries littéraires et des agitations politiques, loin des tourments du cœur et des lassitudes de l'esprit. « Je crus tout à coup que les bois me seraient délicieux, » avait pensé René; Vigny crut trouver dans la paix radieuse de la , nature, en même temps qu'un asile pour son cœur , / souffrant, « une retraite où son âme put se recueillir en elle-même, jouir de ses propres facultés et rassembler des forces pour produire quelque chose de grand' ».
Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie. Se traîne et se débat comme un aigle blessé, Portant comme le mien, sur son aile asservie, Tout un monde fatal, écrasant et glacé; S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle, S'il ne voit plus l'amour, son étoile Adèle, Éclairer pour lui seul l'horizon effacé;...
chez Vigny, mais surtout lespoir de méditations fécondes. Avec la résignation des deux premiers, Vigny eût pu dire de lui-même : '• Il n'a pas toujours fui les hommes, mais il a toujours aimé la solitude. Il se plaisait avec les amis qu'il croyait avoir, mais il se plaisait encore plus avec lui-môme... Vous me demandez pourquoi je fuis les hommes; demandez-le à eux-mêmes; ils le savent encore mieux que moi : ils ont brisé tous les liens qui m'attachaient à eux » ; mais avec la fureur outrée du dernier il n'eût jamais pu s'écrier : « Hurlez donc en votre rage inutile, chiens ou hommes : c'est vous faire trop d'honneur que de vous appeler chiens : vous ne les valez pas ». (Don Juan, Vil, 7.) Ni l'orgueil ni la douleur n'aigrirent jamais en Vigny le lait de l'humaine tendresse; s'il se sépara des hommes, ce fut dans l'espoir de les mieux servir et non pour les maudire.