‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 163 sur 199 · Journal · texte numérisé non relu

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chênes, d'ormes et de châtaigniers, au milieu d'une belle campagne abondante en sources, en prairies et en vignes capiteuses, se dressait, flanqué de deux petites tours irrégulières, un très modeste manoir du xv^ siècle, le Maine-Giraud, vieille gentilhommière des Baraudin, dernière épave du vaste domaine ancestral de leur unique descendant. Deux grandes pièces surélevées, « grandes et sonores comme des nefs d'église », a-t-il dit, formaient à elles seules, sous rhumble toit de tuiles, tout le corps de logis : l'une, avec ses deux petits lits à rideaux blancs sous le haut plafond à poutrelles nues, prit tout de suite un inévitable aspect de salle d'hôpital; vainement il en égaya à l'intérieur les murs blancs de gravures anglaises et à l'extérieur l'unique fenêtre de roses grimpantes; l'autre, à la fois salon et salle à manger, fut sobrement ornée de tapisseries sombres sous la cimaise de chêne et de cinq grands placards de palissandre qui servirent de bibliothèques et d'armoires. Dans les communs furent aménagées quelques chambres d'amis. La pauvre Lydia ayant peur des orages fréquents en cette région, le poète fit dresser sur les toits pointus des petites tours'^deux paratonnerres dont un, agrémenté d'une girouette grinçante, portait haut les fières initiales du dernier Vigny; près de la porte d'entrée, où un marteau de bronze tendait au visiteur sa main accueillante, un vieux grenadier à fleurs rouges montait paisiblement la garde : sur la terrasse au couchant, une courte avenue de tilleuls taillés à la mode antique ombrageait en été les lentes promenades de la malade, alanguie au bras de l'époux songeur; enfin, au bout d'une |rangée de frênes menant au prochain

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village de Champagne, à l'entrée de la cour, une grille de fer à gros piliers donnait un aspect un peu plus imposant à tout cet ensemble bien plus bourgeois, en somme, que féodal. Tel était, et tel est encore, « l'ermitage héréditaire » où, à quarante et un ans, selon l'expression de Sainte-Beuve,

Vigny, plus secret Comme en sa tour d'ivoire, avant midi rentrait.

Là tous les ans, et pour des séjours de plus en plus prolongés, le poète et sa femme venaient à travers la Touraine en aussi lentes étapes de diligence que M""^ de Sévigné en son coche : car, tout comme Tamant d'Éva, le mari de la frêle Lydia haïssait « le rude aveugle, le dragon mugissant, ce taureau de feu qui fume, souffle et beugle ».

Tout d'abord, avec autant d'allégresse et d'entrain que son caractère le lui permettait, Vigny vécut au Maine-Giraud non moins en gentilhomme campagnard qu'en poète studieux : ce fut la lune de miel de cette tardive union avec la nature. « Je fais cultiver, dit-il, défricher, bâtir, construire, boiser, peindre, restaurer ce vieux manoir. » Aidé de son régisseur et de ses métayers, le novice propriétaire fit de son mieux valoir son bien : quatre-vingtcinq hectares mieux boisés que plantés; à regret il abattit quelques vieux arbres pour y substituer des vignes d'un meilleur rapport, il se décida même, de concert avec son médecin, à installer une distillerie perfectionnée ; oui, le poète d^Eloa fut à ses heures bouilleur de cru M S'il fut moins avisé, le vigneron

1. Voir les lettres au D' Moutalembert (Chronique médicale, 1" avril 1897). « 11 y avait, dit Sandeau, dans ce petit domaine qui

du Maine-Giraud fut du moins plus désintéressé que celui de la Chavonnière. « A la campagne, dit le généreux émule de Paul-Louis Courier, le travail est en même temps de la bienfaisance et répand sur chaque journée un sentiment très doux. Je fais bâtir et cultiver à la fois, et chaque jour depuis un an je remplis d'ouvriers les cours de ce vieux manoir, les hangars et les champs. J'ai fait deux mariages dans les gens de ma maison. Les maladies de leurs enfants venant quelquefois de leurs logements, je m'amuse à faire parqueter leurs chambres. A quoi serviraient tant de bois de chêne*? » « Si tout cela ne me rapporte rien, dit-il encore de son maigre domaine, il y a un dédommagement : c'est que les impositions en sont énormes et me donnent le droit d'être députée » On sait ce qu'il advint, hélas! de ces belles velléités politiques, Vigny n'en prétendit pas moins être « civilisateur » de sa « Vendée bonapartiste ». « Ici, dit-il, j'apprends et j'enseigne à la fois. J'apprends ce que j'ignorais de la vie des hommes des champs, de leurs intérêts et de leurs travaux. Je leur enseigne, en échange, qu'il serait bon de savoir

représentait son patrimoine, un bois séculaire dont rexploilation eût aisément doublé ses revenus; il ne voulut jamais abattre les arbres qu'avaient plantés ses pères. ■> « Je n'ai pas le courage de les couper, confirme le Journal (143), parce que les vieux arbres ressemblent à de grands-parents et que leur absence itérait tout charme à l'habitation. »

1. Correspondance, 133. « L'exercice de la bonté, avait dit M"* de Staël (dont Vigny venait précisément d'emprunter les œuvres à !a bibliothèque d'Angoulème), est une jouissance qui peut seule suppléer au vide que les passions laissent après elles... La bienfaisance remplit le cœur comme l'étude occupe l'esprit. » {Traité des Passions, III, 4.)

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