‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 166 sur 199 · Journal, 95, 119. Cf. Correspondance · texte numérisé non relu

Journal, 95, 119. Cf. Correspondance

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spirale de la plus haute tour, jusqu'en une petite chambre lambrissée sous le toit en poivrière, vraie cellule de bénédictin où, sous la pâle lueur d'une lampe, Tattendait une étroite couchette de soldat. Là, en un religieux silence de cloître, dans le voisinage des vents, des nuages et des étoiles, bercé par « la gémissante voix des soupirs de la nuit* », le poète abandonnait son âme dolente aux rares et exquises inspirations de l'extase : « calme adoré des heures noires qui apportent, comme un bienfait, quelque sentim.ent ou quelque pensée du ciel », « heures des Esprits légers qui soutiennent nos idées sur leurs ailes transparentes et les font étinceler de clartés plus vives ». « Je sens que je porte la vie librement durant l'espace de temps qu'elles mesurent ; elles me disent que tout ce que j'aime est endormi, qu'à présent il ne peut arriver malheur à qui m'inquiète... Certes, cette part m'appartient, je la dévore avec joie... Ces heures m'ont fait du bien -. »

Mieux que personne Vigny savait bien tout ce qu'il y avait de funeste à la fois pour la santé physique et pour la lucidité mentale en de pareilles habitudes nocturnes, en « ces défauts de hibou » ; il n'en persista pas moins toute sa vie, malgré les avertissements de la maladie et des médecins, en ces morbides jouissances devenues un irrésistible besoin de sa nature pervertie. « C'est une fatale habitude qui vient de ma première jeunesse, avoue-t-il en 1832. J'avais fait à la campagne tous mes efforts pour la perdre. Je n'ai pu y réussir. Je suis devenu une sorte

1. Vers emprunté à un fragment du Déluge, publié dans le Mercure da XIX" siècle, nov. 1825; XI, 197.

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d'oiseau de nuit... Ce repos que j'appelle toujours le bain de mon âme est ua poison pour mon corps et me tuera lentement; mais je no puis faire autrement ^ » Trop tôt à son gré, qu'il eût peu dormi ou moins écrit encore, trop tôt venait l'aurore, « l'abominable aurore », « l'affreuse aurore », « qui éveille tous les bruits odieux de la foule », « toutes les douloureuses sensations de la vie, toutes les pénibles préoccupations du jour », la « triste » « aube humide » « qui ne m'amène que l'affliction et l'ennui ». « Je l'ai vue trop souvent, gémissait-il, venir s'asseoir au chevet des malades, à côté de moi. » « Que de fois je lui ai fermé les rideaux les plus sombres avec indignation, en rallumant les bougies qui ne prennent pas comme elle un air de gaieté indifférente 2. »

En vain, par un beau jour ensoleillé, la chère Lydia voulait-elle, en sa passion bien anglaise pour la nature, « l'entraîner à aimer les belles campagnes ' » d'alentour : la noire mélancolie que sécrétait le cœur blessé du poète s'épanchait au dehors, s'amplifiant de l'étendue même des paysages monotones. « Mes arbres ne me disent rien, écrit-il,

1. Correspondance, 309: Revue de Paris, 15 septembre 1897, 31o.

2. Stello, 87, 248; Correspondance, Cf. Le Déluge, siiprà, p. 99. Dans La Maison du Berger, il a pourtant donné, en lui prêtant une valeur symbolique, une belle et précise description d'un des premiers effets de l'aurore :

Nous en sommes encore Au premier rayon blanc qui précède l'aurore Et dessine la terre aux bords de l'horizon.

3. Correspondance, 138. ■< On ne cesse de me recommander de prendre l'air, écrivait-il à A. Barbier; j'y crois peu, mais je m'y résigne, et j'obéis. »

et sont aussi bètes que les vôtres. » « Je crois que le silence et Tiramobilité de la verte nature se communiquent à ses habitants comme des maladies contagieuses. » « Hélas! jamais les vertes collines de l'Irlande n'ont éclaté de plus belles couleurs que nos collines françaises chargées de vignes, nos prés arrosés de ruisseaux, et nos petites montagnes couronnées de chênes... Hélas! c'est l'été!... Pour moi, je ne lui pardonne son immobilité, son éternité impudente, sa fraîcheur et ses rajeunissements annuels sur les tombes de ceux qu'on aime qu'en faveur de son silence et de ses magnifiques horizons. » « La nature n'est pour moi qu'une décoration dont la durée est insolente et sur laquelle est jetée cette passagère et sublime marionnette appelée l'homme, » « une toile de fond bonne à servir de cadre à la beauté qu'on aime, à la personne qu'on accompagne dans la vie, et près de qui tout doit n'être rien' ». Ainsi cette même nature, qui naguère encore lui apparaissait comme à Byron le plus sain des refuges, le plus splendide des spectacles, le plus attrayant des mirages lointains, ne lui semble plus, maintenant que de près il la contemple longuement, immuable et désolé, qu'être la plus terne, la plus odieuse et la plus intolérable des prisons. Autrefois victime du « Seigneur irrité », elle lui en paraît être désormais la complice « impassible ». Dès lors, à quoi bon, las de « ces géorgiques perpétuelles », voyager comme il le souhaitait tant jadis? à quoi bon se déplacer sur « notre misérable terre toujours gémissante- »?

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