‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 168 sur 199 · Journal · texte numérisé non relu

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ment? En son isolement perpétuel, un culte outré du moi épuise son âme débile, et achève de la per- ^ vertir. L'homme n'a pas moins besoin de la société i/ que de la nature, depuis que la civilisation a doublé d'un être social son être animal. Au lieu daccepter cette essentielle loi de notre humanité progressante, Vigny s'en irrite ou s'en afflige; et, loin dopérer l'indispensable conciliation de ces deux tendances contradictoires, il préfère en exagérer le dualisme, tantôt en les opposant, tantôt en les sacrifiant l'un à l'autre. « Je suis né, dit-il désespérément, avec un cœur de sauvage et un esprit de civilisé. » Et qui donc ne l'est point? JMalheureusement, comme tant d'autres êtres extrêmes en leur instabilité, Vigny, après n'avoir que trop vécu en civilisé sociable, ne voulut plus vivre qu'en sauvage solitaire; puis, las de ce double excès, il finit en sa farouche solitude par ne plus cultiver que les plus exquises efflorescences de sa nature civilisée. Cette vaine tentative ne lui fut pas moins funeste qu'à bien d'autres hommes supérieurs. La personnalité ainsi mutilée entre en révolte : les facultés sacrifiées, tout comme les facultés surmenées, prennent inopinément leur revanche, les unes s'exaltant en une surexcitation malsaine, les autres languissant en une torpeur également maladive. Victime de cette anarchie intime, Vigny se douta bien quelle provenait de cette fausse harmonie qu'il prétendait substituer à l'ordre naturel des choses; mais le perspicace Docteur Noir qui veilla toujours en lui, c'est-à-dire la raison, eut beau morigéner le fantasque Stello, le poète n'en persista pas moins en une erreur, qui lui était dautant plus chère que, née de perversions natives, elle avait

grandi en un idéal chimérique. Les remontrances qu'il s'adresse à cet égard abondent en son œuvre. « Vivre en soi est mauvais, » se répète-t-il. « En retranchant le désir et la lutte, il n'y a plus ({vC ennui dans la vie. » « L'esprit est las de se contempler, de se replier sur lui-même, de vivre de sa propre essence, et de s'en nourrir pleinement et glorieusement dans sa solitude. » « Le besoin de l'opinion générale est un bien, en ce qu'il combat presque toujours victorieusement ce qu'il y a de déréglé dans notre imagination et vient à l'aide de devoirs que l'on oublie trop aisément. » « La vie extérieure, avec ses fatigues et ses chagrins, avec tous les coups qi^'elle donne à l'âme et au corps, vaut mieux que la solitude. » « Il le sait, insiste-t-il, il le sait, et s'y abandonne cependant. » Bien plus, l'un des pires supplices qu'imagine ce penseur solitaire pour les âmes immortelles aux Enfers est précisément son propre supplice : « Elles n'ont pas la distraction et la joie d'agir, dit-il. En vain l'âme se débat contre sa pensée; la pensée éternelle est un feu dévorant; la lutte redouble la douleur. Le véritable enfer, c'est l'enfer de la pensée '. »

Que sert, contre la force toujours renaissante des tendances innées, la sagesse des hommes? à quoi bon les dures leçons de l'expérience? Vigny, en sa Préface de Chatterton, parle des demi-suicides que l'homme commet au cours de son existence; il n'oublie que le plus grave de tous, le sien : de partipris, il immola son action à sa pensée. Campé sur les

I. Stella, 90; Cinq-Mars, 11, 120; mello, 2: Satan sauvé (Journal 310;.

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ruines crime personnalité qui se désagrège, Théroïque hidalgo se bat vainement, à l'avance vaincu, contre « l'attraction des choses extérieures ' », contre les lois impérieuses de la vie sociale, contre les exigences imprescriptibles de Texistence naturelle. Captif en son « palais de Tart » ou plutôt en sa tour d'ivoire, prisonnier de Chillon amoureux de sa prison, bourreau de lui-même, ce pauvre Stello sent croître en lui-môme ce vide qu'il n'avait cru créer qu'autour de lui; et, par une contradiction apparente, il en vient fatalement à conclure : « Hélas I oui : si la solitude est sainte, la solitude aussi est empoisonnée - ».

2. Ibid., 2. Cf. Tennysoa's Palace of Art. « Ma lutte contre la vie est perpétuelle et fatigante », gémit le Journal (147).

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