Horace de Lagardie (Revue nationale, 10 octobre
3. Servitude et Grandeur militaires, 38. Il semble bien, comme on l'a fait remarquer (Cap. Marabail, op. cit.), que c'est encore à luimême que Vigny songeait lorqu'il a décrit dans la Canne de Jonc (320) le jeune officier russe victime de la guerre : « Ses longs cheveux bouclés tombaient sur sa poitrine, aussi blonds, aussi soyeux que ceux d'une femme. Ses lèvres roses, épanouies comme celles d'un nouveau-né, semblaient engraissées par le lait de la nourrice, et ses grands yeux bleus entr'ouverts avaient une beauté de forme candide, féminine et caressante. »
lieutenant était en réalité phtisique ou, comme rattestent les rapports officiels, « atteint de pneumonie chronique et d'hémoptysie assez fréquente, suite de la maladie primitive », « maladie grave qui paraît incurable * ». « J'étais malade en 1819, avoue- '^ t-il lui-même, je crachais le sang. Mais, comme, à force de jeunesse et de courage, je me tenais debout, marchais et sortais, il fallut continuer le service jusqu'à la mort. Ce n'est que lorsqu'un homme est mort qu'on croit à sa maladie dans un régiment. Je marchai une fois d'Amiens à Paris par la pluie avec mon bataillon, crachant le sang sur toute la route et demandant du lait à toutes les chaumières, mais ne disant rien de ce que je souffrais. Je me laissais dévorer par le vautour intérieur. » « Mon pauvre corps si délicatement conformé, confie-t-il à Brizeux, aurait succombé à de plus longs services -. »
Au point de vue moral, même impuissance rédhibitoire. Oui croirait que Tauteur de Servitude^ ei^ Grandeur militaires^ cet éloquent apôtre de l'humble abnégation et des obscurs dévouements, n'a pas craint d'appeler « comédie nécessaire de l'autorité »
1. Dossier de Vigny aux archives du ministère de la Guerre, cité par Ern. Dupuy (op. cit., 217).
2. Journal, 60; Correspondance, 45. « Mes camarades, dit de même l'adjudant de Servitude et Grandeur militaires (166), commençaient à me prendre en grand mépris, comme on prend ici toute maladie, vous le savez. Il y en avait qui me dédaignaient parce qu'ils me croyaient très malade, d'autres parce qu'ils soutenaient que je faisais semblant de l'être et, sur ce dernier cas, il ne me restait d'autre parti que de mourir pour prouver que je disais vrai, ne pouvant pas me rétablir tout à coup ni être assez mal pour me coucher, fâcheuse position. » De même, le « pâle » Chatterton dit : « Ce corps, dévoré dès l'enfance par les ardeurs de mes veilles, est trop faible pour les rudes travaux de la mer ou de l'armée » (II, 3)-
l'obéissance passive, ce ressort essentiel de toute armature guerrière? « J'aimais fort à Tinfliger et peu à la subir, avoue-t-il, je la trouvais admirable sous mes pieds, mais absurde sur ma tète '. » Même mépris -de la hiérarchie, dont il se passait, du reste, pour obtenir congés et faveurs : « L'indignation que me causa toujours la suffisance dans les hommes si nuls qui sont revêtus d'une dignité ou d'une autorité me donna dès le premier jour une sorte de froideur révoltée avec les grades supérieurs et une extrême affabilité avec les inférieurs et les égaux ^. » Conclusion, en partie imaginaire : « Cette froideur apparut à tous les ministères possibles une opposition permanente... J'étais indépendant d'esprit et de parole, j'étais sans fortune et poète, triple titre à la défaveur. Avec une indifférence cruelle le gouvernement, à la tête duquel se succédaient mes amis et jusqu'à mes parents, ne me donna qu'un grade en treize ans^ » Quoi d'étonnant si, s'extériorisant à l'excès, l'officier ennuyé et mécontent vit dans « l'ennui et le mécontentement » les deux traits dominants du visage militaire?
Sans doute, à regarder les choses de plus près, la situation peut paraître plus complexe. D'une part, en cette armée de la Restauration si souvent réorganisée, ou plutôt désorganisée, brutalement épurée, où les quartiers de noblesse et les convictions politiques constituaient les meilleurs titres de promotion, le jeune comte de Vigny, apparenté à toutes sortes d'ultras dont quelques-uns, en effet, sont très