‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 18 sur 199 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

influents au ministère de la guerre ', auteur applaudi d'œuvres « bien pensantes », telles que le Trappiste et Cinq-Mars, semblait selon toute apparence avoir les plus sérieuses chances d'avancement. Mais, d'autre part, en cette même armée trop émasculée, où sévissaient les plus déloyales manœuvres de la surenchère légitimiste et de la délation cléricale^, l'incrédulité naissante de l'auteur d'Eloa et du Déluge, son mépi'is croissant à l'égard du gouvernement des Bourbons, sa sympathie hautement avouée pour les vieux grognards en demi-solde, son antipathie mal déguisée pour ses jeunes confrères pré-

i. Il était cousin du colonel comte de Clérembault. qui le recommanda à son beau-père, le général de Coëllosquet, directeur général du personnel au ministère de la Guerre. Il fut également recommandé par le marquis de Rougé et le duc de Mortemart.

2. Sous l'influence prédominante des aumôniers, dit le capitaine Marabail (De L'influence de l'esprit militaire sur Alfred de Vigny, 24), tout militaire devait suivre les exercices du culte, écouler les sermons, faire preuve d'une piété exemplaire. La délation était partout. « On est obligé de s'y cacher pour parler de la gloire nationale, déclara le général Foy à la tribune. Les officiers ont Lame découragée,... ils tremblent devant les dénonciations, les provocations et les espions, eux qui ne tremblaient jamais sous les baïonnettes de l'ennemi. » Quelque chose de cette méfiance semble transparaître en ces lignes de Servitude et Grandeur militaires (30) : L'officier « se retranche l'abandon et la causerie amicale, de peur qu'on prenne acte contre lui de quelque aveu de la vie ou de quelque faiblesse qui serait de mauvais exemple. J'ai connu des officiers qui s'enfermaient dans un silence de trappiste, et dont la bouche sérieuse ne soulevait la moustache que pour laisser passage à un commandement. » La dernière note de Cinq-Mars achevé en 1826 parle plus nettement encore de « l'impossibilité de la dénonciation sur les lèvres de l'homme de bien. Les hommes d'État qui ont voulu acclimater la dénonciation en France y ont échoué jusqu'ici à l'honneur de notre pays. C'est déjà une assez grande tache sur cette entreprise que le premier qui l'ait formée soit Louis XI, dont la bassesse était le caractère et la trahison le génie • (II, 349). « Un secret est un hùte qui vient se cacher dans le cœur de l'honnête homme comme dans un asile

somptueux, jouisseurs et hypocrites', enfin ses préférences fièrement affichées pour les hommes de lettres, les travaux intellectuels et les méditations poétiques devaient singulièrement déplaire à ses chefs comme à ses égaux, et finalement décourager jusqu'aux bonnes volontés les mieux disposées à son égard : Tofficier romantique n'avait que trop l'air en son milieu militaire d'un transfuge également

inviolable. Quiconque le livre et le vend est hors la loi » (II, 358). Le ton flétrissant de cette longue note indique assez l'indignation de Vigny à l'égard de l'un des fléaux moraux qui avilissent le plus une société et déshonorent le plus un pays.

1. « Je n'ai jamais aimé l'espèce des jeunes officiers, môme lorsque j'en faisais partie. Un secret instinct de la vérité m'avertissait qu'en toute chose la théorie n'est rien auprès de la pratique, et le grave et silencieux sourire des vieux capitaines me tenait en garde contre toute cette pauvre science qui s'apprend en quelques jours de lecture... Je trouvais, au contraire, quelque chose de fastidieux dans la fatuité confiante, désœuvrée et ignorante des jeunes officiers de cette époque, fumeurs et joueurs éternels, attentifs seulement à la rigueur de leur science, savants sur la coupe de leur habit, orateurs de café et de billard. Leur conversation n'avait rien de plus caractérisé que celle de tous les jeunes gens ordinaires du grand monde; seulement les banalités y étaient un peu plus grossières. » (Servitude et Grandeur militaires, 3L) Autant par distinction naturelle qu'en conformité avec les conseils de sa mère, « la camaraderie grossière, dit un de ses frères d'armes, Horace de Lagardie (op. cit.), l'épanchement banal, la fraternité du café et du billard lui étaient antipathiques ». Vigny se lia, en effet, aussi peu avec ses frères d'armes qu'avec ses camarades de collège : on ne lui connaît guère de relations postérieures à sa mise en réforme qu'avec Dittmer, Cailleux, le comte de Montcorps qui raillait ses vers sérieux, (le baron) Taylor qu'il retrouva administrateur du Théâtre-Français, Gaspard de Pons et Pauthier de Censay qui se mêlaient alors de poésie. Un passage de Laurette (46) montre l'aversion des vieux officiers pour les jeunes. « Eh bien! vous êtes bon enfant, quoique dans les Rouges », dit le vieux chef de bataillon. « Je sentis dans son accent amer, remarque Vigny, combien de préventions haineuses avaient données à l'armée le luxe et les grades de ces corps d'officiers. -

hostile à sa classe, à son parti, à sa religion et à son métier même. Et pourtant, si fortes que fussent ces raisons, elles semblent secondaires auprès de cette cause essentielle qui résidait au fond de sa nature morbide : Vigny n'avait pas plus en son âme l'esprit militaire qu'en son corps la vigueur guerrière.

Avec les années vint la sagesse; l'homme mûr en sa perspicacité et sa loyauté sut voir clair et parler franc : il confessa son défaut et avoua son erreur. « Bien souvent, dit-il, j'ai souri de pitié sur moi, en voyant avec quelle force une idée s'empare de nous, comme elle nous fait sa dupe et combien il faut de temps pour l'user... Ce ne fut que très tard que je m'aperçus que mes services n'étaient qu'une longue méprise et que j'avais porté dans une vie active une nature contemplative ^ » Eh! oui : voilà le mot juste, l'arrêt définitif de Vigny sur sa propre destinée : né rêveur, il était condamné à vivre et à mourir en rêveur; c'était la loi de son organisation débile, loi dure parce que trop stricte; chaque fois qu'il la viola, il en pâtit. Quelque illusion qu'il se fît, l'Homme, c'est à-dire le Poète, ne s'effaça jamais en Vigny sous le Soldat ^. Dès qu'il eut donc bien et dûment constaté dans les révoltes de sa chair dolente comme dans les défaillances de sa volonté fragile les symptômes évidents de sa « maladie » ^ (le mot est de lui), de cette maladie de sa sensibilité trop vive et de son imagi-

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