‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 178 sur 199 · Revue de Paris, io septembre 1897; Journal · texte numérisé non relu

Revue de Paris, io septembre 1897; Journal

2. Lettres à une Puritaine, Revue de Paris, 15 sept. 1897; Journal, 194. « La doctrine du découragement, a dit M. Emmanuel des Essarts (Portraits de maîtres, 104), pense produire à l'état d'exception des âmes fières et stoiques; mais elle dépraverait une génération et désarmerait une société. •

manque le plus souvent; et cependant il suffirait d'aimer quelque chose, n'importe quoi, ou de vouloir avec suite un but quelconque pour être en goût de vivre et s'y maintenir quelques années '. » Enfermé en son « cœur solitaire », aussi passif en ses affections qu'en ses convictions, « il voulait et ne voulait pas », dit Sainte-Beuve, affirmait et niait tour à tour, doutait et se contredisait sans cesse -. Lui qui avait pris pour maxime : « Faire sans dire », lui qui naguère encore en 1832 écrivait : « Étranger à toutes les haines, j"ai été heureux dans toutes mes affections, je n'ai fait de mal à personne. J'ai fait du bien à plusieurs. Puisse ma vie entière s'écouler ainsi ! » le voilà qui dès 1844 se contente de répéter indolemment : « Vingt fois par heure je me dis : « Ceux que j'aime sont-ils contents? » Je pense à celui-ci, à celle-là que j'aime, à telle personne qui pleure; vingt fois par heure je fais le tour de mon cœur ^ » A coup sûr, elle est bien touchante, cette

1. Journal, 113, 76. « 11 faut vouloir, avait déjà, bien qu'à regret, constaté rmactif Obennann (225); c'est une triste nécessité, c'est une sollicitaliou intolérable que d'être toujours contraint d'avoir une volonté quand on ne sait sur quoi la régler. »

2. youveuux Lundis, VI, 427-429. Sainte-Beuve signale quaSre ou cinq de ces principales contradictions; on pourrait en signaler et l'on en a ici même signalé bien d'autres. « 11 était libre-penseur et il se déliait de la liberté politique, dit également Cuvillier- Fleury, un ennemi de l'irréligion, et son scepticisme bautain lui cachait son Dieu. >- « Le Doute! écrit-il en son Journal de 1862; derrière lui seul est en sûreté la Raison. » « Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve » est un vers de La Flûte qui peut s'appliquer à lui-même ; et, comme un spirituel ami de Stello (p. 15), Vigny aussi eût pu dire plaisamment : « Je ne suis pas toujours de mon opinion ».

3. Journal, 75, 195. « Je suis distrait, disait-il en manière d'e.xcuse; mais j'aime; la pensée est mobile, et le cœur ne l'est pas. » M"' de Staël, dont l'inlluence, après celle de Uousseau,

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patiente revue des amitiés souffrantes, mais combien passive? combien n'y entre-t-il pas de langoureuse complaisance en soi? La pitié même n'est-elle pas redoutable, ainsi réduite à une vaine jouissance sentimentale? Est-ce bien là cette vivifiante « passion de bonté « vantée naguère? est-ce là cet actif enthousiasme pour le bien qui eût suffi à guérir un cœur malade?

Il semble vraiment qu'à part d'intermittentes velléités Vigny ne sut bientôt plus prodiguer qu'en une lente et languissante correspondance toutes les effusions de cette platonique charité; et, là même, de féminines qualités de tendresse, d'indulgence et de tolérance n'éclipsent que trop souvent les viriles vertus d'énergie, de courage et d'entrain. C'est à des femmes, du reste, que s'adressent la plupart de ces dolentes et un peu froides missives, toujours plus intimes, en dépit de tous leurs efforts, que familières. C'est à une « chère et pensive Puritaine », par exemple, « sainte Camille « Maunoir, mi-anglaise, mi-genevoise, dont « l'austère exaltation » eût bien voulu, de concert avec le pasteur Bungener, convertir à la religion reformée l'illustre cousin : « Je vous aime davantage pour la gravité sincère de vos idées religieuses, lui écrit-il avec une tendre délicatesse ; j'admire et j'aime le spectacle de votre foi; mais, comme je ne lai pas aussi vive, je dois me taire : car si je vous parlais de ma sombre philosophie, en

n'avait pas peu contribué à ériger toute la sentimentalité romantique en une vaine supériorité orgueilleuse, avait écrit en son Traité des Passions (III, 4) : « La bonté permet de se livrer aux douces émotions du cœur et de vivre ailleurs que dans sa propre destinée. » Rousseau ne faisait pas autrement.

l'excusant je pourrais employer des arguments qui affligeraient votre cœur'. » C'est à la très catholique M"'" Lachaud (née Ancelot), « sœur Ange-Louise », sa « fille spirituelle » et sa future héritière, dont il blâme tendrement les excès d'abnégation maternelle et de dévotion idolâtre : « Je ne voudrais pas, dit-il toutefois, effeuiller une seule de vos illusions, ni seulement l'effleurer et la faner. Les illusions qui fortifient la bonté et la patience sont des fleurs qui ne peuvent être trop soigneusement arrosées et conservées -. » C'est à une amie inconnue, « jeune sœur aux yeux bleus », à laquelle il ne « pouvait

1. Camille Maunoir, fille d'un Angevin, professeur au collège de Genève, était née à Londres en 1810 : après avoir longtemps habité Saint-John's Wood, où elle connut Vigny, elle fonda un pensionnai de jeunes filles là Genève. C'est par sa mère née Campbell qu'elle était parente des Bunbury. Son cousin Robert Maunoir, homme de lettres, épousa la tragique veuve de Paul- Louis Courier. Vigny appréciait en cette correspondante un « esprit calme, juste et sain ■>, « le calme sérieux et réfléchi de la conversation ». ■< Vous qui unissez l'esprit sérieux d'un homme à la grâce d'une femme. >■ Elle traduisit en anglais quelques-uns de ses poèmes, entre autres Moïse et Paris. Les lettres que lui adressa Vigny ont été publiées dans la Revue de Paris (lo août, lo septembre 1827).

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