Correspondance
Comme on le voit ici encore, le scepticisme de Vigny n'a rien d'intolérant. Sans doute il préfère au point de vue religieux le point de vue rationaliste : « La question, quand on s'enfonce dans ces choses, serait de savoir si l'on doit se placer au point de vue général de l'immensité où nage l'univers et s'elîorcer d'en tirer une sorte de perspective prise d'une planète... ou bien se placer au milieu de l'espèce humaine qui peuple la petite terre et de là considérer la religion selon l'utilité qu'elle peut avoir comme point d'appui de la morale. Le premier point de vue est visiblement le plus grand, le plus divin, en ce qu'il n'est inspiré que par un amour sacré de la vérité... Le second est le meilleur comme amélioration de la société humaine... et de ce point de vue le christianisme est le système dont la vérité serait le plus désirable » en tant que « police correctionnelle », « sa belle
songer sans attendrissement », et pour l'inoffensif charme de laquelle il « se découvrait des systèmes d'une indulgence presque sans bornes * ». C'est enfin et surtout à sa « belle et capricieuse cousine », la jeune vicomtesse du Plessis, « la plus charmante apparition du monde », dont il eût si bien voulu, en « directeur qui ne demande qu'à absoudre », guider « la légèreté cavalière » et embellir de quelque noblesse morale « la vie évaporée » ; mais cet exquis privilège lui fut toujours refusé par la futile Célimène. w Je ne sais, lui avoua-t-il un jour, si Ton gagne beaucoup, ma chère Alexandrine, aux courageuses dissimulations. Il est bon de ne pas être trop résigné. Ceux qui ne se plaignent jamais par excès de bonté et de dévouement, ou par pudeur de trop s'occuper d'eux-mêmes, sont tout surpris de voir un
morale résumant toule la science des vertus ». (Journal, 187-188.) Il dit même, à un autre point de vue, que « l'humanité devrait tomber à genoux devant cette histoire parce que le sacrifice est ce qu'il y a de plus beau au monde, et qu'un Dieu né sur la crèche et mort sur la croix dépasse les bornes des plus grands sacrifices ». (Ibid.. 42.) Il respecte donc .< la fable sociale adoptée par le plus grand nombre » (168), se doutant bien que « toute religion n'a jamais été crue qu'à moitié ». Il félicite même les prêtres, « quelle que soit la portée de leur esprit, de vivre dans les plus hautes régions de la pensée et de ne s'occuper que des questions supérieures », et, s'il place dans Cinq-Mars auprès du bon abbé Guillet l'abbé de Gondi et le père Joseph, il s'en excuse en disant que, « perfectionné par la monarchie et la république, adouci par l'un et châtié par l'autre, le clergé nous est arrivé aujourd'hui austère et rarement vicieux. » Enfin, tout en déclarant le christianisme « mort en son cœur, il dit comme ici, dans un projet de poème religieux sur Le Char de Brahma : « 0 céleste illusion de la foi! reste dans les contrées qui t'ont cultivée comme une fleur sacrée. Restes-y, illusion sacrée! car, lorsque t'j [auras quitté la terre entière, que feront les hommes? — Et nous, désespérés, nous irions les troubler"? Non! » (Journal, 290. 3. Correspondance, 294. 109, 101, 146.
jour qu'on s'accoutume à ne plus s'occuper d'eux. On les compte comme n'ayant plus le droit de souffrir; on les traite comme invulnérables '. » Eclairée par cette triste révélation, toute la grâce un peu compassée, un peu maniérée, coquette même à sa façon, de cette correspondance prend un aspect touchant : on y découvre « la prévenance attentive de ces âmes rares qui trouvent du bonheur à rechercher ce qui peut plaire à l'esprit et au cœur de ceux qui leur sont chers » ; mieux encore, on y découvre l'héroïque bonté d'un homme foncièrement « triste, mais ne voulant point le paraître », qui, pour ne pas trop apitoyer les autres sur son propre sort, se fait un point d'honneur de sourire jusqu'au milieu des plus accablantes douleurs. « Je donne de la vie et du courage à tout ce qui m'entoure; j'y dépense tout ce qu'il y a de joie naturelle et primitive en mon caractère; mais ensuite, quand je suis seul comme en ce moment à minuit, écrivant sous ma lampe dont la roue et les ressorts sont le seul bruit de ma solitude, la tristesse monte à mon cœur et le serre plus fort qu'il ne faudrait^. » Elle a donc beau être passive et gauche parfois; cette dolente attitude de confesseur attendri et de consolateur bénévole n'en a pas moins sa beauté, une rare beauté même qui à la longue s'impose autant à l'estime qu'à l'affection : elle conquiert la raison comme elle gagne le cœur.
Au point de vue intellectuel, même inactivité sous les apparences d'un zèle studieux; là encore Vigny