‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 180 sur 199 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

se faisait naïvement illusion, i* Je travaille beaucoup, écrivait-il à son éditeur Buloz; vous serez effrayé de la quantité de manuscrits que je vous apporterai bientôt. » « J'ai des caisses pleines de manuscrits, écrit-il à d'autres, bien des volumes à imprimer. » « Croiriez-vous que je les ai tellement accumulés que j'ai là, près de moi, une malle entière pleine de romans, d'histoires, de tragédies, de livres de toute forme et de toute nature. » « J'ai entassé des volumes dans mes vieilles tours'. » Qu'écrivait-il donc? Quatre-vingt-trois cahiers d'un journal intermittent de quarante années nous apprennent, hélas I qu'en « ce monologue intime » il s'agissait bien plus en réalité de notes, d'impressions, de plans, d'esquisses, bref de velléités de toutes sortes que d'œuvres véritables, que de labeur tenace, continu, viril. Ce n'était là chez l'incorrigible rêveur qu'une vieille habitude de gaspillage mental aggravée par Tàge et la souffrance en un impérieux besoin de distraction sérieuse, « Je fis, dit-il à Brizeux dès 1831, ce que j'ai toujours fait, des esquisses qui font mes délices, et du milieu desquelles je tire de rares tableaux. ^ « J'écris à la hâte chaque jour, confie-t-il à Sainte-Beuve, des plans que je n'aurai jamais le temps d'exécuter, tant je suis emporté par mille choses hors de moi. » L'heure d'exécuter ne venait jamais, en effet. « Leur jour n'est pas venu », disait-il; « je ne suis pas pressé de publier, et j'écris toujours. » Et son fatalisme ajoutait : « Ils tiendront du sort, pour paraître, l'heure qu'il lui conviendra de leur donner: ils ne seront publiés que lorsqu'elle son-

1. Correspondance, 231, 241, 47; Revue de Paris, lo sept, 1897,

nera '. » Naturellement, son humeur raisonneuse se donnait le change : il trouvait crexcellents motifs pour autoriser cette « paresse naturelle » lorsqu'il se Tavouait. « Je n'ai cessé de la combattre, disait-il, et je me donne encore de bonnes raisons pour ne rien faire. > « Il est très bon, arguait-il par exemple, de laisser mûrir une conception nouvelle comme un beau fruit mûr qu'il ne faut pas se hâter de cueillir trop tôt. » « Je n'aime pas qu'on publie toutes ses idées, comme un peintre qui ferait des tableaux de toutes ses esquisses; j'aime qu'on laisse en portefeuille les plus ordinaires pour ne donner à l'avenir que les plus grandes et les plus pures compositions. » « Le public consomme peu de phrases; on en produit trop. Le défaut du moment est une grande diffusion et une improvisation perpétuelle ^. » Et, se consolant ainsi tout en s'absolvant, il ajoutait non sans amère complaisance : '< Le travail est un oubli ; mais un oubli actif qui soutient l'âme. » « Je vous rends grâce, ô mon Dieu, de m'avoir donné la puissance

1. Correspondance, 47, <S7, 241 ; Revue de Paris, 13 sc-pt. 1897.

2. Correspondance, 91 . Se reculant en un lointain pareil à celui de l'antiquité, il disait : « Les anciens avaient sur nous l'avantage de ne pas connaître l'imprimerie. Cette ignorance, défavorable à la rapidité de la propagation des idées et à leur conservation, était favorable à l'épuration du goût et au choix dans les chefsd'œuvre... Les lecteurs choisissaient les plus belles choses pour tes multiplier; ces abeilles ne se posaient que sur les belles tleurs; tout le reste était dédaigné, et je pense peu de bien de ce qui ne nous est pas parvenu... Il est probable que ce goût public si fin et si pur donna aux auteurs la sévérité courageuse dont ils prirent l'habitude, et le sentiment de l'unité de leurs œuvres... Ce choix qui se faisait par le public copiste dans l'antiquité, nous devons le faire nous-mêmes aujourd'hui. » (Journal, 1G4.) Tout en " ménageant quelque peu » le public contemporain, Vigny croyait donc faire lui-môme en son œuvre le tri de la postérité.

du travail qui fait que je puis oublier en lui mon ignorance éternelle. » « Le monde de la poésie et du travail de la pensée a été pour moi un champ d'asile que je labourais et où je m'endormais au milieu de mes fleurs et de mes fruits pour oublier les peines amères de ma vie et ses ennuis profonds ^ '>

Quand ils n'avortaient donc pas, dès la naissance, ces pâles enfants de la rêverie, leur père, pour employer ses propres expressions, les « cloîtrait » en bas âge; et, s'ils ne séteignaient pas encore de langueur, lui-même les faisait périr de malemort. Ainsi moururent de la main même du poète une deuxième consultation du Docteur Xoir sur le suicide, suite de Stella dont la hardiesse alarmait ses scrupules ; une troisième consultation sur les hommes politiques; puis une quatrième sur « Tamour qui sépuise à chercher Féternité de la volupté et de l'émotion ». Une très belle suite d'Eloa, sous le titre de Satan sauvé, reste à l'état d'ébauches fragmentaires : «■ Elle va sur terre, dit-il, portant la pitié partout pour les naufragés du globe brisé et les console, et méprise leur radeau. » Vingt fois il reprit, sous le nom de Daphné, transforma et finalement abandonna son vieux sujet de Julien l'Apostat, si riche qu'il fût en amples suggestions philosophiques : « 11 a été l'homme, dit-il, dont le rôle, la vie, le caractère m'eussent le mieux convenu dans l'histoire. Le christianisme a rendu l'homme larmoyant. Mon but est de donner confiance aux masses

1. Journal, 65,280. « II ne manque à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, répète-t-il dans Cinq-Mars d'après La Bruyère, et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler. »

dans Tavenir, soumission à l'intelligence et défiance d'elles-mêmes. » 11 esquissa, en outre, sans parler de ses essais de jeunesse, une comédie en vers sur Regnard, une douzaine û.' Elévations poétiques, et non moins de romans, la plupart historiques, « sorte d'épopée de la noblesse », à propos de Louis XIV, de la Révolution, de l'Empire, de Genève, de l'Egypte, etc. Or, de ces trente années de désœuvrement songeur, qu'a-t-il survécu? une douzaine de poésies, à peine quinze cents vers.

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