Ibid
3. Ibid., 97. « 0 rêves d'autorité et d'esclavage, s'écrie le capitaine Renaud à propos de « l'absurde entêtement de ses illusions » (226). 0 pensées corruptrices du pouvoir, bonnes à séduire les enfants! Faux enthousiasmes! poisons subtils, quel antidote pourra-t-on jamais trouver contre vous? »
nation trop exaltée, le pauvre rêveur si fâcheusement égaré sous les drapeaux eut raison de conclure en toute humilité et en toute justice : « J'étais bien déplacé dans l'armée » ; et, « vivement blessé des étrangetés de la vie militaire », incapable de « renonciation entière à la liberté de penser et d'agir », las de « ce temps de peine et d'esclavage », dénué de « patience à toute épreuve », il fit bien de s'affranchir de cette servitude volontaire, chaque jour à ses yeux « plus oisive et plus grossière que jamais ^ ». Cet « amour immodéré des armes », si mal récompensé qu'il fût, ne fut pourtant pas aussi inutile à Vigny qu'il lui advint de le croire : car cet échec social eut ses compensations psychologiques et morales. Tout d'abord, Vigny dut à sa « vocation manquée » la meilleure part de cette précieuse qualité, qui devait toujours lui faire le plus défaut : le sens du réel, lequel ne peut évidemment s'acquérir qu'au contact des réalités, dans la fréquentation des hommes, par l'expérience de la vie ; grâce à cette pénible acquisition, si indispensable au bon sens et au bonheur, se trouvèrent sûrement atténués chez le poète son incorrigible penchant pour la rêverie sans but et sans fin et chez le penseur ce funeste esprit de chimère qui demeura malgré tout le vice incurable de sa raison. « C'eût été là assurément quatorze ans de perdus, avoue-t-il, si je n'y eusse exercé une observation attentive et persévérante, qui faisait son profit de tout pour l'avenir. Je dois même à la vie de l'armée des vues de la nature humaine que je n'eusse pas recherchées autrement que sous l'habit militaire. Il
y a des scènes que Ton ne trouve qu'au milieu de dég-oûts qui seraient vraiment intolérables, si l'on n'était pas forcé par Thonneur de les tolérer... / L'Armée est un bon livre à ouvrir pour connaître l'humanité; on y apprend à mettre la main à tout, aux choses les plus basses comme aux plus élevées; les plus délicats et les plus riches sont forcés de voir vivre de près la pauvreté et de vivre avec elle, de lui mesurer son gros pain et de lui peser sa viande. Sans l'armée, tel fils de grand seigneur ne soupçonnerait pas comment un soldat vit, grandit, engraisse toute l'année avec neuf sous par jour et une cruche deau fraîche, portant sur le dos un sac dont le contenant et le contenu coûtent quarante francs à sa patrie. » Toutefois, encore plus que cette expérience psychologique, l'expérience morale que lui valut l'armée fut profitable au poète penseur. Sans doute, avec la mise en réforme s'évanouissaient à jamais pour le jeune officier tous ses beaux rêves de gloire militaire ; il était écrit, devait-il penser en son fatalisme, que le dernier des Vigny ne dépasserait pas le plus haut grade atteint par ses ancêtres ; « on n'est pas toujours, hélas 1 maître de jouer le rôle qu'on eût le mieux aimé », s'en allait-il répétant'; et,
1. Servitude et Grandeur militaires, 7. Dès le début de cet ouvrage, Vigny parle de « ce qu'il y a d'attachant dans la vie sauvage des armes, si pénible qu'elle soit >■ (9), et de ■< son mélancolique bonheur à jeter un triste regard sur ces temps de peine et d'esclavage » (1); il ne peut, dit-il, s'empêcher d'en parler « sans un attendrissement involontaire » (25). <■ La satiété même, ajoute-t-il, ne parvient qu'à me faire désobéir à celte idée, non à la détruire en moi, et ce livre aussi me prouve que je prends plaisir à la caresser et que je ne serais pas éloigné d'une rechute » (16). En son Journal de 1830 il note avec complaisance, en effet, tout le zèle qu'il apporte à ses fonctions bourgeoises de commandant de la
pauvre Bonaparte manqué, il devait se contenter des lauriers moins éclatants d'un Byron. Assurément, le pessimisme natif du poète d'Eloa, qn'avaient déjà tant aigri les déboires du collège, ne manqua pas de s'accroître encore de tout le désenchantement et de tout le découragement, de toute cette hantise de regrets et de toute cette rancœur d'amourpropre que laissent inévitablement derrière elles treize années d'efforts perdus. Toutefois, lorsqu'à la longue les sentiments de révolte qui l'animaient naguère contre « la rude discipline des armées » se furent apaisés en son cœur meurtri, lorsque vinrent le provoquer d'autres luttes et l'assaillir d'autres douleurs, Vigny dut, non sans quelque joie amère, constater qu'après tout, à l'encontre même des plus grandes adversités de la vie, il n'est pas encore de meilleures armes ni de meilleurs remparts que ces mêmes vertus militaires dont il avait bon gré mal gré pris l'habitude. « Cette grandeur passive, toute d'abnégation et de résignation \ » lui parut alors le plus sûr des refuges; et l'apprentissage militaire, la meilleure école d'héroïsme. « La sévérité froide et un peu sombre de mon caractère n'était pas native, dit-il. Elle m'a été donnée par la vie... à l'armée par les officiers supérieurs. » « L'autorité absolue
garde nationale et les éloges qu'il reçoit du roi Louis-Philippe. « J'aime la profession des armes, faisait-il dire à Descartes {Cinq- Mars, II, 72) parce qu'elle soutient l'âme dans une région d'idées nobles par le sentiment continuel du sacrifice de la vie; cependant elle n'occupe pas tout l'homme; on ne peut pas y appliquer ses pensées continuellement; la paix les assoupit. » « Sa renommée littéraire, déclare un de ses anciens compagnons d'armes, ne le dédommagea jamais qu'imparfaitement de la gloire militaire que sa destinée lui refusait. » {Revue nationale, 10 oct. 1863.) 1. Servitude et Grandeur militaires, 344.
qu'exerce un homme le contraint à une perpétuelle réserve. II ne peut dérider son front devant ses inférieurs, sans leur laisser prendre une familiarité qui porte atteinte à son pouvoir. » « Dans cette froideur apparente il y a de la pudeur et les sentiments vrais en ont besoin. Il y entre aussi du dédain, bonne monnaie pour payer les choses humaines. » « Ces mâles coutumes de l'armée trempèrent mon âme dans une patience à toute épreuve ^ » En dépit donc des «. langueurs et des dégoûts de la servitude militaire », le perpétuel spectacle de tant de « souffrances peu connues et courageusement supportées », de tant de « longues résignations, pleines d'honnêteté, de pudeur et de bonhomie », de tant de « sacrifices modestes, silencieux, sombres, sans espoir de nulle couronne divine ou humaine », apprit au poète dolent « Fart de bien souffrir et de bien mourir », « l'honneur de souffrir en silence^ ». Se soumettre sans se plaindre, sans phrases obéir au devoir, ne chercher dans l'accomplissement « sacré » de ce devoir qu'une sorte de bonheur « ineffable » fait de sérénité calme e^de « dignité froide^, partant se dompter corps et âme^our etfè'toujours prêt à « se donner corps et âme' », tel fut désormais l'austère idéal d'un homme à qui le caractère apparut infiniment plus précieux que l'intelligence, la beauté de l'effort infiniment supérieure à la vanité du succès. Ainsi le stoïcisme du philosophe se fortifia de l'honneur du soldat : aux plaintes de iNloïse, aux blasphèmes de Jephté, aux imprécations du i\Iasque
i. Journal; Servitude cl Grandeur militaires, 30, ibid., 218.