Préface de Chatterton, Théâtre
3. Alex. Dumas, Mes Mémoires, V, 284. « De Vigny ne touchait jamais à la terre que par nécessité, ajoute-t-il; quand il reployait
un premier danger : car si la rêverie est « le prélude des grandes créations' », elle n'en est que le prélude; il faut qu'elle cesse pour faire place à l'exécution ; autrement à trop rêver on ne crée jamais; et, plus le rêve est intense, plus il est « tyrannique ».
Or comment gouverner un rêve aussi indépendant de la volonté en ses origines qu'en ses évolutions? Le poète ne saurait susciter l'inspiration : « La Muse du Poète sait ce qu'elle doit faire, déclare Vigny, et le Poète ne le sait pas d'avance. Ce n'est qu'au moment de l'inspiration qu'il l'apprend. Sa mission est de produire des œuvres seulement lorsqu'il entend la voix secrète. Il doit l'attendre. Que nulle influence étrangère ne lui dicte ses paroles : elles seraient périssables. » Le poète ne saurait davantage diriger l'inspiration : « L'imagination le possède par-dessus tout; l'imagination emporte ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon enlève la nacelle : au moindre choc, elle part; au plus petit souffle, elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes humaines. » L'inspiration est, en effet, étrangère au poète luimême : « Là, dans l'intérieur de sa tête brûlée se forme et s'accroît quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve sourdement et lentement dans ce cratère, et laisse échapper ses laves harmonieuses qui d'elles-mêmes sont jetées dans la divine forme
ses ailes et qu'il se posait, par hasard, sur la cime d'une montagne, c'était une concession qu'il faisait à l'humanité. » « Vigny ignore les choses de la vie, et veut les ignorer, « ajoute Sainte- Beuve en ses Mémoires inédits; cf. Stella, Servitude et Grandeur militaires, passim.
des vers. Mais le jour de Téruption, le sait-il? On dirait qu'il assiste en étranger à ce qui se passe en lui-même, tant cela est imprévu et céleste ' I « « L'Imagination du Poète, résume Stello, ne vit que d'émotions spontanées. L'Imagination du Poète est inconstante autant que celle d'une créature de quinze ans, recevant les premières impressions de l'amour. L'Imagination ne peut être conduite puisqu'elle n'est pas enseignée : ôtez-lui ses ailes et vous la ferez mourir-. » Conséquences : « Dois-je dire à l'imagination ardente : « Ne viens pas, tu es inutile ! » s'écrie Chatterton. Est-ce excès de force ou n'est-ce que faiblesse honteuse? Je n'en sais rien; mais jamais je ne pus enchaîner dans des canaux étroits les débordements tumultueux de mon esprit qui toujours inondait ses rives malgré moi... Eh! qu'importe, si une heure de rêverie produit plus que vingt jours de l'action des autres? » « Je chante parce que je suis poète, dit de même le Milton de Cinq-Mars: je vais où l'inspiration m'entraîne; ce qu'elle produit est toujours bien. » « Je ne sais pourquoi j'écris, conclut Vigny; mais je sens en moi le besoin de dire les idées que j'ai en moi et qui veulent sortir ^ » On le voit, les affirmations les plus catégoriques du poète abondent sur ce caractère spontané, impulsif, irrésistible de son inspiration.
Où donc se prendre toutefois en ce trouble et rapide flux d'ombres et de lueurs fantasmagoriques que projette l'imagination exaltée? A quelles branches s'accrocher en ce « torrent » d'images et de