Théâtre, 29, 31 ; Cinq-Man:, II, 71 ; Journal
PESSLMISME STOÏQUE 317
pensées, « pauvres faibles que nous sommes »? Au symbole, répond Vigny : « Le symbole soutient Tesprit dans l'adoration (et pour lui Finspiration en est une) comme le chiffre le soutient dans le calcul ». Mais, qu'est-ce que le symbole? Le symbole, c'est une image choisie et organisée en idée. « L'art, proclame Vigny, c'est la vérité choisie. » « Les hommes du plus grand génie ne sont guère que ceux qui ont dans l'esprit les plus justes comparaisons. » « La seule faculté que j'estime en moi est mon éternel besoin d'organisation. A peine une idée m'est venue, je lui donne dans la même minute sa forme et sa composition, son organisation complète. » « Ma tète, pour concevoir et retenir les idées, est forcée de les jeter dans le domaine de l'imagination... Alors le but, puis l'ensemble, puis les détails m'apparaissent, et je vois et je retiens pour toujours '. » De là, ce complaisant éloge de la « Composition » à propos de l'œuvre de Sedaine et de « l'esprit systématique » à propos à'Olhello : « Tout involontaire qu'est l'inspiration du poète, dit Vigny, elle l'entraîne, à son insu et sans qu'il puisse s'en rendre compte, dans une succession d'idées qui forment un entier système, une ordonnance parfaite sans laquelle il ne serait pas'- ». Ehl oui; l'oi'ganisation même de
1. Journal, 121, 37, 40, loi, 24, 32. « Je congois tout à coup un plan, dit encore Vigny (79), je perfectionne longtemps le moule de la statue, je l'oublie, et quand je me mets à l'œuvre après de longs repos, je ne laisse pas refroidir la lave un moment. »
2. De la Propriété littéraire, Stcllo, 257-270. ■< L'idée conçue, il attendait que quelque chose de vrai et de beau se trouvât sous ses pas, et toujours sur son chemin la nature jetait de ces fleurs ([ue le vulgaire ne sait pas trouver, et que sent de loin et respire dans l'air l'homme d'un odorat ex([uis. « (Théâtre, 267.)
Tœuvre, d'après Vigny, ne serait pas moins passive que sa conception : ce ne serait encore là qu'une autre forme, plus ou moins inconsciente de la rêverie, une sorte d'incubation machinale; car toujours Vigny affecte de s'en rapporter bien plus aux chances de l'inspiration instinctive quaux procédés conscients d'une raison lucide et dune volonté déterminée. L'œuvre d'art, à l'en croire, se ferait d'elle-même, par le jeu spontané de l'association des idées, en vertu des lois immanentes d'une logique secrète ; ce serait comme un miraculeux automatisme d'idée fixe. '< Je ne fais pas un livre, affirme-t-il, il se fait : il mûrit et croît dans ma tête comme un fruit. » « Lorsqu'une idée neuve, juste et poétique est tombée de je ne sais où dans mon âme, rien ne peut l'arracher; elle y germe comme le grain dans une terre labourée sans cesse par limagination. En vain, je parle, j'agis, j'écris, je pense même sur d'autres sujets; je la sens pousser en moi, lépi mûrit et s'élève, et bientôt il faut qne je moissonne ce froment et que j'en forme autant que je puis un pain salutaire. » Usant d'une autre métaphore, neuve alors, il ajoute encore : « J'ai dans la tête une ligne droite : une fois que j'ai lancé sur ce chemin de fer une idée quelconque, elle le suit jusqu'au bout malgré moi ». « Je ne peux me résoudre à quitter une idée sans Tavoir épuisée'. » Rien de plus mer-
i. Journal, 117, 278, 181, 32; Théâtre, 87. Il est curieux de comparer à cette description de la genèse artistique celle d'Edgar Poe (Philosophy of Composition), qui en est l'exacte contre-partie : autant le poète français est fler de ce don inné d'inspiration aveugle, autant le poète américain est fier de ses facultés acquises de logique lucide; l'orgueil humain y trouve toujours son compte.
veilleux, à coup sur, que cette génération spontanée, aussi harmonieuse qu'impérieuse, de l'œuvre géniale ; mais combien fragile !
Vigny reconnaît lui-même qu'en dépit de la persistance de ses hantises diurnes la seule paix complète des heures nocturnes convient à ces béatitudes fécondes. « De mes nuits sortirent mes poèmes, » affirme-t-il en Stello « lyrique et somnambule ». « Les nuits sont mes forteresses et mes refuges. » « Jamais le sommeil des nuits n'a été une interruption au mouvement de ma pensée. » Et il chante en sa poétique gratitude : « Les heures des Esprits légers soutiennent nos idées sur leurs ailes transparentes et les font étinceler de clartés plus vives... Il est rare que ces chères compagnes ne m'apportent pas comme un bienfait quelque sentiment ou quelque pensée du Ciel. » « C'est toujours vers minuit, à l'heure des esprits, que la poésie devient ma souveraine maîtresse. Le travail du jour n'est guère qu'un prélude : il me semble, tant que le soleil est sur l'horizon, que j'attends quelqu'un qui ne doit venir que plus tard. » « C'est alors que l'Illusion, phénix au plumage doré, vient se poser sur mes lèvres et chante. » « Avec les lueurs sacrées des étoiles, Stello sentit s'enfuir ses pensées K »
1. stello, n, 8G, 87, 19, 248; Bévue de Paris, 15 septembre 1897.
Vigny parle encore d'Esprits dans Les Amants de Montmorency, d'Esprits du Mal dans Le Mont des Oliviers, des « tableaux qu'un Esprit Pur apporte » dans L'Esprit Par; on peut se demander, étant donné l'état hallucinatoire du poète, jusqu'à quel point ces mots gardaient pour lui un sens métaphorique. De même, à propos des « voix » qu'il faut aimer et craindre, » (voir suprà) il parle encore de ■< ces murmures de nos cœurs qui nous semblent des voix ». (Maison du Berger, 288.) Voir encore le Journal, p. 26.
Qu'advient-il, hélas! si cet éphémère état de grâce s'évanouit ainsi avec les fugitives conditions qui le favorisent? Vigny et ses porte-paroles nous le disent assez : « Je sens s'éteindre les éclairs de l'inspiration et les clartés de la pensée, avoue Stello, lorsque la force indéfinissable qui soutient ma vie, l'Amour, cesse de me remplir de sa chaleureuse puissance. » « Ecris donc, malheureux ! évoque donc ta volonté 1 s'écrie Chatterton impuissant. Pourquoi est-elle si faible? IS "avoir pu encore lancer en avant cet esprit rebelle qu'elle excite et qui s'arrête I Voilà une humiliation toute nouvelle pour moi ! jusqu'ici je Tavais toujours vu partir avant son maître; il fallait un frein, et cette nuit c'est l'éperon qu'il lui faut. Ah! ah! l'immortel! ah! ah! le rude maître du corps*! » Survienne, en effet, la moindre fatigue, le moindre trouble organique, le moindre désordre psychique, le poids de l'âge seulement, et voilà l'équilibre rompu, le charme brisé, l'impuissance sans remède, le poète réduit au silence ; « pourquoi lame est liée en sa faible prison », se demande sa détresse. Aussi bien, comment le poète angoissé pourrait-il conjurer des dangers où sa volonté se déclare de nul secours? Or il est un danger plus grave encore que les autres : cette rêverie est aussi voluptueuse qu'elle est passive; et, sur ce point essentiel, Vigny prodigue également les révélations. En ces heures hallucinées de la nuit, lisons-nous quelque part, « un mystique jour glisse on ne sait d'où » ; en ces accès d' « enthousiasme fiévreux », « un frisson prophétique porte l'émotion profonde dans les entrailles » ;
la « puissance secrète, invisible, indéfinissable » des « extases involontaires » fait vibrer tout l'être pâmé. Le poète inspiré « marche consumé par des ardeurs secrètes et des langueurs inexplicables ». « Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez rhabitude invincible de son âme! >> « L'Invisible est réel; les âmes ont leur monde *. » « Il y a en moi, dit Vigny, quelque chose de plus puissant (que la gloire) pour me faire écrire : il y a le bonheur de l'inspiration, délire qui surpasse de beaucoup le délire physique qui nous enivre dans les bras d'une femme. La volupté de l'âme est plus longue... h'exlase morale est supérieure à l'extase physique'. » « Mouvement de poésie qui s'élance malgré moi. 0 ma Muse, ma Muse, je suis séparé de toi. Séparé par des vivants qui ont des corps et qui font du bruit. Toi tu n'as pas de corps; tu es une âme, une belle âme, une déesse. » « Où me conduiras-tu, passion des Idées? où me conduiras-tu? » « Ame jetée aux vents comme Françoise de Rimini! Ton âme, ô Francesca,
1. Journal, 109; Stella, 19; Théâtre, 7; Poésies, 225, Sous le titre de Révélation Vigny avait encore écrit ces vers caractéristiques :
Esprit venu du ciel, où porlez-vous mon âme? Pour soutenir l'éclat de ces astres de flamme Qui suis-je? Ai-je reçu comme un don précieux L'œil de l'aigle inspiré que saint Jean vit aux cieur? Dans les ravissements d'une extase imprévue Pourrai-je voir le ciel sans mourir à sa vue? C'est en parlant à Dieu que Mo'ise autrefois Sentit fuir de son cœur son âme avec sa voix. Daig-nez, Esprit divin, soutenir mes paupières. J'épurerai ma lèvre aux vases des prières?
{Les Lettres, 6 avril 1906.)
2. Journal, 41. « L'àme d'un poète, dit-il encore, doit aimer son œuvre pour sa beauté, pour la volupté de celte conception, et le souvenir de cette volupté. »
montait, tenant entre tes bras Tâme bien-aimée de Paolo : mon âme est pareille à toi! » « J'ai possédé telle Idée ; avec telle autre, j'ai passé bien des nuits. » « Merci donc, ô mon Dieu, s'écrie le nouveau Pygmalion épris de sa Galathée; vous m'avez donné mon Imagination pour maîtresse. » « Mon âme tourmentée se repose sur les Idées revêtues de formes mystiques *. » D'une de ces extatiques unions du poète avec « sa Psyché » naquit, de l'aveu même de Vigny, la première de ses filles spirituelles, la séraphique Eloa. De même qu'en sa liaison avec M"" Dorval Vigny avait mêlé le mysticisme à l'amour, de même en ses inspirations poétiques il mêlait la volupté à l'extase ; tant ces deux sentiments s'avoisinent, si inquiétante que puisse paraître leur secrète union.
Mais de telles jouissances, si intimes et si intenses, doivent-elles s'exprimer? peuvent-elles s'exprimer? N'y a-t-il point sacrilège à profaner tant de chaste beauté dans l'impur commerce des hommes? La foule vulgaire des « gens froids » ne trouve-t-elle pas en cet « extraordinaire enivrement » de l'inspiration « quelque chose de puéril ou d'exagéré », voire de « ridicule »?
Sitôt qu'il to voit briller sur un front mâle, Troublé de tca lueur mystérieuse et pâle, Le vulgaire eiïrayé commence à blasphémer... Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes Qui ne sauraient porter son ardeur et son poids.
1. Citations du Journal dans Alfred de Vigny par M. Paléologue, 77-78. « Eh! quand donc verrai-je Ingres dans son atelier? écrivait un jour Vigny à Brizeux, Je suis fatigué de moi à en mourir. Je pense et repense aux formes pures de ce grand dessinateur. Allons donc chez lui ensemble, que je rêve une heure
« Il est triste, se dit Vigny, de parler pour ceux qui ne savent pas entendre et d'écrire pour ceux qui ne savent pas lire. » Qui sait découvrir en la sincérité profonde de « ces émotions » « ce caractère sacré que doit donner la présence divine du vrai )i, « ce caractère sacré qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu », « larmes toutes divines et inexplicables », « larmes saintes, larmes bienheureuses d'adoration, d'admiration et d'amour M » — Et alors môme que devraient s'exprimer ces suprêmes émotions, qui pourrait y réussir? en quelle langue? en quels mots? en quels rythmes? Les plus aériennes harmonies de la musique y suffiraient-elles? Sans doute, le « plus beau moment d'un livre est celui où on l'écrit ». Et pourtant, quel labeur que d'envelopper la frêle conception d'un riche manteau de neuves images pittoresques et poétiques, alors que sur un fonds épuisé la solitude ne laisse plus guère végéter que de pâles abstractions tombées des livres! Quel lent et décevant labeur surtout que de n'employer pour rendre ce chant intime qui fait battre le cœur, que le verbe grossier d' « une langue imparfaite, circonscrite et prude! » « Un vers, dit le poète à propos de Julien, lui coûte plus que le plan d'une bataille. » « Lorsqu'on fait des vers en regardant une pendule, on a honte du temps qu'on perd à chercher une rime qui ait la bonté de ne pas trop nuire à l'Idée ^. » Ce décou-
dans son atelier, sans parler surtout s'il se peut... Répondez-moi un mot là-dessus, je vous en prie : c'est une passion pour moi ce soir. »
1. Poésies, 222; Corresp., 62; Journal, 110, 109; Stella, 19; Journal, 68,41. « Écrire pour un tel public, quelle dérision! quelle pitié! »
2. Journal, 4.3; Les Lettres, 6 mars 1906; Journal, 106, 179.
ragement d'artiste, nul ne le sent mieux^ à coup sûr, que le poète extatique, dont Texécution est d'autant plus imparfaite que l'inspiration est plus haute et plus pure; nul ne l'éprouva plus cruellement que Vigny, aussi tourmenté qu'un Flaubert, par « les afl'res du style » et moins souvent victorieux.
Votre souflle était juste et votre chant est faux.
« L'Écriture grossière représente aussi mal la Parole que la lente Parole représente la Pensée. » « La langue céleste, rien ici-bas ne nous la fait deviner, si ce n'est la Prière et l'Amour. » Aussi, « depuis qu'elle s'imprime, la poésie a perdu la moitié de son charme ' ».
Où donc est la beauté que rêve le poète?
Aucun d'entre les arts n'est son dig-ne interprète...
11 voudrait ajouter les sons à la peinture...
Les formes, la pensée et tous les bruits épars
Viendraient se rencontrer dans le prisme des arts...
Descends donc, triple lyre, instrument inconnu,...