‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 185 sur 199 · Poésies, La Flûte, 272; Correspondance · texte numérisé non relu

Poésies, La Flûte, 272; Correspondance

En sa perpétuelle méditation solitaire, la mémoire de Vigny, plus nourrie de lectures austères que d'images colorées, fournissait plus de raisonnements à son intelligence que de matériaux à son imagination. Quand l'extase descendait en cette àme désolée où sévissait l'abstraction, elle languissait faute de formes vivantes où s'incorporer. Capable de condenser sa pensée en formules, Vigny inventait encore de brèves esquisses, mais ne trouvait en lui ni assez de force ni assez de matière pour créer des œuvres poétiques. ■< La poésie, comme la musique, fatigue par sa durée, se disait-il; la poésie ne doit vivre que d'ellipses. » {Les Lettres, Q avril 906.) « 11 faut avoir la force de resserrer une idée, » ajoutait il à rencontre de ses prolixes rivaux Lamartine et Hugo; par malheur, à force de resserrer, il finit par ne plus pouvoir développer; sa pensée demeurait comme emprisonnée en son symbole.

Toi qu'en se consumant invoque le génie.

Sans toi point de beauté, sans toi point d'harmonie;

Musique, poésie, art pur de Raphaël,

Vous deviendrez un Dieu, mais sur un seul autel ' !

Dès lors, si elle ne peut ni ne doit s'exprimer, cette ineffable inspiration d'en haut, à quoi bon de pénibles efforts, aussi coupables que vains? Ne vaut-il pas mieux, ici encore, répéter : « Abstienstoi : seul lé silence est grand »? Ne vaut-il pas mieux envier le bonheur méconnu des sourds-muets

Vous êtes plus heureux que Milton et qu'Homère : Vous voyez la nature et pouvez y rêver, Sans craindre que jamais la parole vulgaire Ose par votre oreille à votre âme arriver. Le silence éternel est votre tabernacle.

« Eh quoi! s'écrie cet « artisan de la parole », las de lutter contre la rebelle matière du langage, ma pensée n'est-elle donc pas assez belle par elle-même pour se passer du secours des mots et de l'harmonie des sons? » « Parfaite illusion, réalité parfaite, » répète-t-il. «■ Nous avons la folie de chercher sans cesse des émotions fausses, quand il y a au fond de notre cœur une source plus féconde et plus variée de réelles émotions et de félicités véritables. » « Consolons-nous donc de tout par la pensée que nous jouissons de notre pensée et que cette jouissance rien ne peut nous la ravir. » Et, généralisant à l'extrême son expérience : « Ce serait faire du bien aux hommes, dit-il, que de leur donner la manière de jouir des idées et de joue avec elles ». Enfin, montrant lui-

1. Fragment d'un poème juvénile, sur La Beauté idéale, publié par le Mercure du XIX^ siècle^ nov. 1825, XI, 197-9.

même la portée de ses principes extatiques sur sa production poétique : « Rien ne saurait, ajoute-t-il, me ravir le bonheur de chanter juste et d'écouter les beaux chants sans musique de notre langue ». « Je ne veux pas les écrire ni les dire non plus. Je les garde en moi-même, je les regarde dans le miroir de mon imagination, je les y contemple, je leur souris, et puis je ferme les yeux et me tais. » « Aimer, inventer, admirer, conclut-il passivement, voilà ma vie *. » Et voilà, en effet, le chimérique idéaliste, comme toujours, arrêté en ses plus beaux élans par les pratiques difficultés de l'exécution; le voilà en l'excès même de ses aspirations extatiques condamné à l'inactivité poétique comme à toutes les autres; le voilà, hélas! voué aux stériles jouissances de l'orgueil impuissant -.

Ainsi, à force de se complaire dans le perfide

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