‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 189 sur 199 · Poésies, Préface · texte numérisé non relu

Poésies, Préface

3. Journal, 94, 95, 96, 97. « L'épopée, avait dit Lamartine (Avertissement à Jocelyn), n'est plus nationale ni héroïque; elle est bien plus : elle est humanitaire. » Or Vigny prétend écrire désormais de petites épopées héroïques et humanitaires.

4. Vigny s'est, du reste, complu en cette description de la perle qui convient si bien à sa poésie : « Chaque vague de l'Océan ajoute un voile blanchâtre aux beautés delà perle; chaque flot travaille lentement à la rendre plus parfaite ; chaque flocon d'écume qui se balance sur elle lui laissa une teinte mystérieuse à demi dorée, à demi transparente, où l'on peut seulement

sorte la pensée et Timage, ajoute un critique infiniment délicat', que les objets sensibles sont chez lui tout imprégnés d'âme, que la forme précise et rare y est suggestive de rêves infinis et que ces vers signifient toujours au delà de| ce qu'ils expriment, retentissent en nous longuement et délicieusement, y parachèvent leur sens et s'y égrènent en échos lents à mourir. »

Les Destinées (1849) forment le digne prologue de ce recueil à la fois si mince et si précieux : nous n'y voyons partout, sous des masques divers, que d'héroïques protagonistes du poète aux prises avec le Destin. En vaincu de la vie, et partant plus fataliste que jamais, Vigny nous donne tout d'abord, avec moins de logique assurément que d'imagination, une désespérante vision de notre sort terrestre. Les Destinées, à l'entendre, c'étaient aux temps antiques de « froides déités » dont « les pieds lourds et puissants » « pesaient sur chaque tête », dont « l'ongle sans pitié » traînait « la femme en pleurs et l'homme humilié », « tous errants, sans étoile, en un désert sans fond »,

Le Sauveur est venu...

La croix monte et s'étend sur nous comme un abri!...

Un soupir de i)onheur sortit du cœur humain.

L'homme est donc libre enfin, puisque à la Fatalité va succéder la Responsabilité. Non, nous avons beau

deviner un rayon intérieur qui part de son cœur. » Avec son habituelle malveillance ironique Sainte-Beuve a repris la comparaison : « Il est malade de la maladie des perles : on ne les guérit qu'en les portant. >> Cf. La Maison du Berger, II. 1. Jules Lemaistre, Les Contemporains, VII, 109.

nous croire plus libres, nous ne le sommes point : au Destin païen ne succède que la grâce chrétienne; la faveur providentielle n'est que duperie céleste; au lieu d'être écrit « sur le livre de Dieu », notre sort est écrit « sur le livre du Christ ». De la liberté nous n'avons qu'une illusion traîtresse :

L'homme sera toujours un nageur incertain.

Et le blasphème de remonter comme naguère à la bouche du poète angoissé :

Oh! dans quel désespoir nous sommes encore tous!

Vous avez élargi le collier qui nous lie;

Mais qui donc tient la chaîne? Ah! Dieu juste, est-ce vousi?

Rien de comparable en notre littérature française au lent, puissant, inexorable mouvement de ces âpres tercets qui, enchaînés l'un à l'autre, planent « comme un vol de vautours », tour à tour s'élevant et s'abaissant au-dessus de ce « troupeau faible et morne » qu'est notre pauvre humanité. Ce cauchemar sublime évoque les plus farouches conceptions de Dante et d'Eschyle; il présage aussi les plus atroces visions d'un disciple aimé du maître, Baudelaire,

Dans Le Monl des Oliviers (1843)^ même angoisse

1. L'idée première, sinon le symbole, de ce poème semble dater de 1832, époi[ue à laquelle Vigny écrivait en son Journal : « Ces effets extraordinaires étonnent, et on les attribue, par elîroi, à des puissances inconnues, l'Orient et l'antiquité à la Destinée fatale, l'Occident à la volonté providentielle, ce qui revient au même en changeant de nom et l'appelant Livre de Dieu où l'avenir est inscrit. ■> Cette conception s'aggrava du dogme de la prédestination et des théories de la grâce exposées dans les œuvres de Port-Koyal, dont Vigny fit à plusieurs reprises la lecture et dont il trouva divers exemplaires dans le vieux fonds de sa bibliothèque familiale.

métaphysique, exprimée en un symbole moins surhumain, il est vrai, mais plus pathétique : c'est le Sauveur lui-même qui, en son cœur d'homme, sentant « une invincible étreinte », implore son Père le Tout-Puissant :

Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main?

Alors, pourquoi, au lieu de « la Certitude heureuse

et l'Espoir confiant », laisses-tu persister ici-bas le

Mal et le Doute qui, plus cruels que tous les autres

tourments, rendent funeste ton œuvre et vaine mon

immolation ?

G'ijst l'accusation Qui pèse de partout sur la création!

Pas de réponse :

Gomme un marbre de deuil tout le ciel était noir;

OU plutôt, en guise de réponse :

Dans les bois il entendit des pas Et puis il vit rôder la torche de Judas.

Ce ne fut que vingt ans plus tard, en 1862, dans Le Silence, que, de la bouche même de Vigny, vient la définitive réplique d'une clarté et d'une audace suprêmes :

Muet, aveugle et sourd nu cri des créatures. Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté, Le juste opposera le dédain à l'absence Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité'.

1. Cette attitude de Vigny est précisément celle de son Chénier dans Slello (153), en présence des abominations de saint Lazare :

Voilà la froide résolution hautaine, — l'un des plus impressionnants silences de toute la littérature classique, a dit Sainte-Beuve, — qui met résolument fin à toute cette inquiète et croissante révolte de Vigny contre l'antique Dieu de Justice; après les hésitantes dénonciations de La Prison, du Déluge et de La Fille de Jephté, après la réfutation indignée du dogme des souffrances expiatoires dans Slello, après les persistantes insinuations du Journal, le poète sacrilège conclut :« Eh bien! oui. Si le Créateur, encore plus impitoyable que son serviteur Jephté, sacrifie si délibérément, en même temps que toutes ses créa-

« Il restait les bras croisés et les yeux élevés au ciel, comme pour se demander s'il était possible que le ciel souffrît de telles choses, à moins que le ciel ne fût vide ». De même M"" Ackermann a dit de son Prométhée :

Il tombera sans peur, sans plainte, sans prières ; Il restera muet; ce silence suprême Sera son châtiment.

Cette même attitude de stoïcisme plus ou moins impassible est, d'ailleurs, reprise par tous les pessimistes virils de notre temps. '■ Constater le mal, en faire passer la responsabilité de l'homme à Dieu, remplacer l'amour de Dieu par le culte de l'humanité, telle fut l'œuvre de Vigny », a justement dit M. Citoleux (op. cil., 40-43); et il ajoute : • Comme Vigny, M"' Ackermann donne à l'homme l'auréole du martyre (Si nous avons failli, nous avons tant souffert) et laisse à Dieu la souillure du bourreau (Car nos fautes n'ont point mérité de supplices); comme lui, elle écrit des poèmes synthétiques et symboliques... Aux portraitsphilosophiques de Moïse, de Samson, du Masque de Fer, elle ajoute ceux de Prométhée, de Don Juan, de Satan, de Pascal. D'autre part, quand elle lance son Livre par-dessus bord ou jette avant de sombrer Le Cri d'agonie, qui ne songerait a La Bouteille à la Mer'?... Le poète des Destinées avait exprimé d'une manière si concrète sa philosophie qu'il fut difficile dans la suite d'être pessimiste sans l'être d'après Vigny... D'un geste large, il montre une direction nouvelle; et, sur tous ceux qui la suivirent, sur M"' Ackermann comme sur Leconte de Lisle, s'étend l'ombre de sa main. »

tures, même innocentes, son propre enfant, c'est-àdire le plus divin des Moïses et le meilleur des Justes, eh bieni oui, le premier devoir de l'homme, c'est le refus d'adorer Dieu; la justice humaine indignée de l'injustice divine n'a plus à s'irriter comme naguère ; qu'elle garde dans le silence une dignité suprême I Ce calme mépris n'est-il pas la plus noble attitude de la chétive victime vis-à-vis du Bourreau tout-puissant? « Faites comme Bouddha : silence sur Celui qui ne parle jamais ' ! » En somme, évoluant avec son âge et avec son temps, Vigny est ainsi graduellement passé de la provocante ardeur du satanisme romantique à l'indifférente quiétude de l'irréligion scientifique.

A ces deux poèmes de philosophie religieuse s'en opposent trois de philosophie sociale : groupe bien inférieur au premier. La civilisation humaine ne serait-elle pas supérieure à la création divine? En une heure d'optimisme, Vigny le crut et il écrivit La

1. A cette note inédite du Journal M. Dorison (op. cil., \^6i) en ajoute une autre qui confirme cette attitude de positiviste agnostique : « Ne parle jamais, n'écris jamais sur Dieu. La Divinité, une ou triple, est inconnue, invisible et muette. » On trouve dans le Journal (291), parmi les projets de « Poèmes à faire », le premier germe de celui-ci : « Vous nous avez laissés dans l'incertitude, Seigneur. Votre Fils en vain vous supplia sur le mont des Oliviers » ; et aussi cette esquisse d'un autre poème qui semblait devoir répondre aux nombreuses questions de Jésus à son Père. « Le Jugement Dernier. — Ce sera ce jour-là que Dieu viendra se justifier devant toutes les âmes et tout ce qui est vie. Il paraîtra et parlera, il dira clairement pourquoi la création, et pourquoi la souffrance et la mort de l'innocence, etc. En ce moment, ce sera le genre humain ressuscité qui sera le juge, et l'Eternel, le Créateur sera jugé par les générations rendues à la vie » (292).

Sauvage (1843). Une jeune Indienne, échappée avec ses deux enfants au massacre de sa tribu par des tribus rivales, se trouve généreusement accueillie dans le home d'un colon anglais; « pontife en sa maison », celui-ci en profite, et en abuse même, pour se faire l'avocat de la civilisation contre la barbarie, de la « sainte loi » de la propriété héréditaire contre le socialisme primitif alors en faveur, de « la sainte union des peuples dans les villes » contre les « sauvages animaux sans but, sans loi, sans âme », bref de « Gain le laboureur » contre « le chasseur Abel » ».

Vous m'appelez la Loi, je suis la Liberté.

Par malheur, comme il n'arrive que trop souvent chez Vigny, tout ce qu'il peut y avoir d'habile en sa conception du sujet se trouve encore une fois gâté par les maladresses de son exécution : ici, par une froide rhétorique, par de plates descriptions, par de pâles ornements pseudo-classiques, et surtout par le ton pédantesque du prédicant puritain. Vigny prouve par son échec même la fausseté de son principe : « tous les grands problèmes de l'humanité peuvent être ti'aités sous la forme des vers^ ».

1. " Dans l'affaire de Gain et d'Abel, il est évident que Dieu eut les premiers torts, car il refusa l'offrande du laborieux laboureur pour accepter celle du fainéant pasteur. Justement indigné, le premier-né se vengea. » (Journal, 185.)

2. Journal, 1843, passage publié par M. Dorison (op. cit., 322) : « Je désire bien que La Sauvage vous occupe dans vos réflexions sérieuses, écrivait-il à M"° Maunoir le 31 janvier 1843. (Bévue de Paris, 15 août 1897.) J'ai voulu prouver que la civilisation pouvait être chantée ainsi que la raison et que les races sauvages étaient coupables envers la famille humaine de n'avoir pas su

Un autre poème, le moins bon de tout le recueil, Les Oracles (1862), fournit une nouvelle preuve de cette erreur essentielle. Ici, pas même de symbole pour illuminer cette obscure « destinée d'un roi », apparemment Louis-Philippe travesti en Ulysse; rien qu'une vague, quoique violente diatribe dont les arguments confus, les métaphores incohérentes et les insaisissables allusions historiques prennent un lamentable air apocalyptique ; seule apparaît claire la revendication toujours chère à Vigny des droits du poète contre la tyrannie aussi maladroite que sournoise des politiciens, démagogues ou autocrates, qui « terrassent la raison sous le raisonnement ». A signaler de rares vers caractéristiques :

Toute démocratie est un désert de sables... Sophistes qui parlez d'un ton de sermonnaire, Traçant de faux devoirs et frappant de vrais droits *... Le Diamant, c'est l'art des choses idéales, Des pensers les plus beaux, de l'amour le plus pur; C'est lui le plus brillant trésor et le plus dur... Reine de mes pensers, 6 Raison, ô Justice!

vénérer la Femme, la culture, l'hérédité, former une société durable, et qu'il était juste que l'Europe les forçât d'en recevoir une. Quoique j'aime Jean-Jacques Rousseau, ma conscience m'a forcé de prendre le thème contraire au sien ». Et il prend inopinément celui de Joseph de Maistre (cf. Stfillo, 175). « Tout le travail de l'humanité qui fermente, écrivait-il en son Journal, est le combat de l'ordre contre la liberté. Elle marche vers leur accord. Le désir de l'être isolé est la liberté, le désir de l'être social est l'ordre par besoin de protection. L'empire toujours croissant de l'intelligence amènera la société à ce point que nul désir de liberté ne soit gêné et que l'ordre l'assure invariablement. » Plus sceptique, il écrivait en 1834 : •< 11 n'y a jamais eu ni ordre ni liberté nulle part, et jamais on n'a cessé de désirer l'une et l'autre ». 1. « Il est curieux de voir la morgue des députés, dit le Journal de 1844, p. 199. Ils ont, en général, des capacités de notaire et de clerc d'avoué; et s'en targuent comme de choses rares qui

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Par contre, une tragique histoire russe prête un intérêt pathétique à la double leçon que suggère Wanda (1847-1857). D'abord, en sacrifiant sa noblesse, le czar commet la même faute que Richelieu dans Cinq-Mars : il supprime ses meilleurs défenseurs, contre un peuple qui, tôt ou tard révolté, l'écrasera.

En bas, le peuple voit de son œil de barbare Ses seigneurs révoltés, combattus par ses czars, Aiguise sur les pins sa hache et la prépare A peser tout son poids dans les futurs hasards. En haut, seul, l'empereur sur la Russie entière Promène en galopant l'autre hache dont Pierre Abattit de sa main les têtes des boyards*.

En outre, en condamnant à une perpétuelle ignorance les enfants de ces victimes, il commet un crime encore plus atroce qu'en exilant père et mère

leur donnent le droit de dédaigner les poètes et les philosophes. » « Je voudrais qu'un député orateur ou un pair de Fiance fit, avant de monter a la tribune, son examen de conscience. • Cf. la Maison du Berger :

Ils sont fiers et hautains dans leur fausse attitude...

Leurs discours passagers flattent avec étude

La foule qui les presse et qui leur bat des mains...

Ils ont pour horizon leur salle de spectacle...

Cependant le dédain do la chose immortelle

Tient jusqu'au fond du cœur quelque avocat d'un jour.

Lui qui doute de l'âme, il croit à ses paroles.

1. Une autre strophe, qui montre bien comme la pensée de Vigny , au lieu d'avancer et de se renouveler, se complaît à revenir sur ses pas et à se répéter, est la suivante où il reprend le double éloge qu'il aime à confondre de la noblesse et du sacrifice :

Non, non, il n'est pas vrai que le peuple en tout âge,

Lui seul ait travaillé, lui seul ait combattu ;

Que l'immolation, la force et le courage

N'habitent pas un cœur de velours revC-tu.

Plus belle était la vie et plus grande est sa perte,

Plus pur est le calice où l'hostie est offerte.

Sacrifice, ô toi seul peut-être es la vertu J

au fond de la Sibérie : il voue de jeunes âmes à une irrémédiable déchéance. Aussi les désastres de Crimée ne semblent-ils pas à Vigny une trop dure expiation pour un si barbare mélange d'erreur et d'horreur. On ne peut que déplorer que tant de pensée et d'émotion n'aient pas mieux inspiré le poète : du lent mouvement de ces longues strophes embarrassées ne se dégagent que trop peu de ces beaux vers ou splendidement marmoréens ou exquisement suggestifs qui constituent tour à tour le prestige et le charme de Vigny*. Ici on se sent plus fortement étreint que profondément ému. C'est de pareils poèmes qu'une sincère admiratrice du poète a pu dire sans trop d'injustice : « La Muse de Vigny est sans ailes; elle porte une chape de plomb; elle ne vole pas; elle se traîne tout en faisant de grands gestes- ».

Plus vivants que ces cinq poèmes impersonnels sont les trois poèmes subjectifs : tout enserrée qu'elle y soit en de strictes symboles, l'âme du poète y palpite. La Colère de Samson (1839) est évidemment inspirée par les propres déceptions de Vigny en ses relations avec M"*" Dorval; à défaut de la nature même du sujet, de précises allusions en seraient la preuve ; mais, par la vertu d'une volonté et d'une intelligence également fortes, ce sentiment si personnel en son fonds se trouve aussi noblement que

1. « Vers vécus, soufferis et saignés avant d'arriver à l'arête froide dans laquelle ils brillent. » (Barbey d'Aurevilly.) « Vers délicats et profonds, vers de philosophe et de poète, vers sentis et pensés. » (Brunetière.)

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