‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 190 sur 199 · M™ Ackermann, Journal, 19 déc · texte numérisé non relu

M™ Ackermann, Journal, 19 déc

savamment amplifié en sa forme : il revêt ici un aspect souverain d'universelle vérité et d'éternelle beauté. Du premier coup d'aile (car c'était là son premier essor en sa retraite) le poète remonte aux primitives hauteurs de son Moïse. Quoi d'étonnant? Samson n'est-il pas Moïse encore, un Moïse victime de l'amour?

Mais enfin je suis las. J'ai l'âme si pesante Que mon corps gigantesque et ma tète puissante... Ne la peuvent porter avec tout son chagrin... Qu'ils seront beaux, les pieds de celui qui viendra V Pour m'annoncer la morti !

En dépit de quelques faiblesses techniques, en dépit de quelques fâcheuses survivances romantiques et même pseudo-classiques, on retrouve en cette « pièce léonine », quoiqu'avec moins de virtuosité pittoresque et musicale, toute l'ampleur et toute l'intensité bibliques d'antan. On y trouve, en outre, une vigueur de passion rare chez Vigny : jamais, croyons-nous, la perfidie féminine n'a été fouettée d'injures plus cinglantes ni frappée de plus rudes coups de massue que par la divine fureur de ce prophète géant; et cependant, avec quelle délicate tendresse, sous les grondements contenus du courroux surhumain, ne cesse de gémir l'inconsolable plainte humaine, ce « chant funèbre et douloureux » de

1. « Samson est un chef-d'oeuvre de tristesse hautaine et de robuste mélancolie, a dit Théophile Gautier. Jamais vers plus magnifiques n'ont exprimé la satiété de l'héroïsme et le blasement de la force. » {Histoire du Romantisme, 378.) « Si j'avais à nommer ses trois plus beaux et plus parfaits poèmes, a dit Sainte-Beuve, je dirais Eioa, Moïse et La Colère de Samson. » A Eloa nous préférerions substituer de nos jours La Mort du Loup ou La Bouteille à la Mer, ou même, en dépit de ses imperfections, La Maison du Berger.

l'amour toujours déçu, jamais vaincu 'I Infailliblement toute âme trahie en son âpre besoin de soulagement se réconforte de ces fortes paroles vengeresses, dont la hantise est aussi tenace au cœur endolori que le lyrisme aigu d'un Saint-Saëns ou Taustère éloquence d'un Milton vieilli ^.

1. De ce poème semble surtout dater cette conception de la solitude dans l'amour qui depuis le romantisme n'a cessé de s'exagérer et de se pervertir. On la retrouve, s'exaspérant sans cesse, chez Musset, chez Flaubert, chez Baudelaire et môme, attendrie, chez Sully Prudhommc {Caresses, Corps et Ames). Elle forme le fond de la philosophie si pauvre et si morbide de Maupassant : l'amour exaspéré du mâle y devient un misérable besoin despotique de confisquer toute la personnalité de la femme aimée en vue d'une plus parfaite jouissance égoïste. Chez d'autres romanciers plus récents, ce contradictoire besoin des amants d' « être un pour ne pas être seuls « tourne à d'idée fixe quand il n'est pas qu'une pose naïvement traditionnelle. Naturellement, ce pathétique sophisme de l'incommunicabilité des âmes a franchi les frontières : on le retrouve en Russie chez Tolstoï {Anna Karénine) et chez TourguénefT {Nichée de geiitilshonimes] comme en Italie chez d'Annunzio {Triomphe de la Mort). Voir René Canat, Du sentiment de la Solitude morale chez les Romantiques.

2. On a fort bien montré (Ernest Dupuy, op. cit., 341-34o) combien La Colère de Samson diffère du Samson Agonisteg, non pas seulement par la forme (un dialogue) qui, sans être plus biblique, est plus « rudimentaire », plus « eschylienne » chez Milton, mais encore et surtout par l'inspiration plus religieuse, plus morale, plus idéaliste chez le poète puritain : alors que le Samson anglais, en chrétien soumis, s'en prend non pas à Dieu, ni même à Dalila, mais a lui seul de son honteux asservissement à la concupiscence et déplore encore plus son aveuglement que sa cécité, sa déchéance morale que sa déchéance physique, le Samson français, nullement humilié, nullement repentant, ne s'en prend guère qu'à la nature des choses qui impose ce perfide duel des sexes et surtout à la femme impure qui s'y prête si volontiers. On pourrait également rapprocher de ces deux âpres poésies l'Idylle de Merlin and Vivian et montrer combien mièvre et fausse, en dépit de maintes remarques fines et de maints détails gracieux, semble tout le raffinement subtil de Tennyson auprès de Tabrupte grandeur de ses devanciers. Auprès du sculptural bloc de marbre de Vigny si vigoureusement taillé à l'ébauchoir,

La Mort du Loup (1843) en sa brève austérité est un autre chef-d'œuvre. Sans doute, Tidée première en vient de Byron : « Le loup meurt en silence », dit Childe Harold ' ; mais combien ce germe égaré n'a-t-il pas grandi dans la féconde méditation du poète français? « Mon cœur est un peu soulagé, disait-il de ces poèmes personnels, quand ils sont écrits. Tant de choses m'oppressent que je ne dis jamais^! » Et ce n'était probablement qu'au lendemain de pareilles « saignées » qu'il pouvait écrire : « Jai dans le cœur une paix profonde ». Après la sobre description d'une nuit de chasse^, après une autre, plus admirable encore, de l'atroce crime de l'homme civilisé contre la pauvre bête sauvage, surviennent les mémorables vers où s'affirme si fièrement le douloureux stoïcisme de Vigny, stoïcisme aussi supérieur désormais aux récents emportements de la passion qu'à toute autre défaillance de la volonté :

Seul, le silence est grand ; tout le reste est faiblesse... Gémir, pleurer, prier, est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

la minutieuse œuvre de Tennyson apparaît comme une pénible juxtaposition de miniatures aussi frêles que fastidieuses.

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