‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 20 sur 199 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

de Fer ne répondirent plus finalement que les notes résignées de la Flûte, le regard muet du Loup, le « froid silence » du Mont des Oliviers K

Avant toutefois d'atteindre à ce suprême triomphe de la volonté, « à cette égalité d'âme qui ressemble à du bonheur », le jeune officier démissionnaire qui, en quittant ses « nomades couvents d'hommes » bons et naïfs sous leur endurcissement, ne ci'oyait guère emporter comme eux, sous « une allure mâle », qu' « une touchante simplicité de cœur », se trouvait, en réalité, bien plus profondément transformé qu'il ne se l'imaginait : ces beaux exemples « de gravité, de silence et de retenue » imposés à sa mémoire, ces indélébiles habitudes de stricte discipline morale inculquées à sa volonté allaient en sa nature propice s'épanouir à la longue en ce qu'il a si justement appelé : « un grand caractère de force et de candeur - ». Si donc la grave éducatrice que fut M™'= de

1. Toutefois ce que Vigny ne subit jamais, sous l'influence de l'esprit militaire, ce fut l'abdication intellectuelle : s'il accepta par devoir l'obéissance passive dans l'action, il la déclina, au nom de la raison, dans le domaine de la pensée. A cet égard, il ne céda point à « ce besoin d'obéir et de remettre sa volonté en d'autres mains comme une chose lourde et importune » ; il repoussa comme avilissant « ce bonheur secret d'être débarrassé d'un fardeau », « d'être soulagé du poids énorme de la responsabilité » (40, 100). Sa dignité virile lui préféra toutes les angoissantes incertitudes du doute et jusqu'aux héroïques défaites de l'effort solitaire.

2. Journal; Serv. et Grand, niilit., 281, 29, 33, 205. Vigny signale en ses compagnons d'armes quelque chose de puéril, d'arriéré, de barbare même, mais aussi quelque chose de bon, de simple, de franc (4, 202, 29.) L'énergie l'emporte toulefois même à l'excès. « II faut montrer à ses inférieurs le mépris du danger, le mépris des hommes, le mépris de la vie, le mépris de la mort et le mépris de soi-même; et tout cela cache, sous une dure enveloppe, presque toujours une sensibilité profonde » (80). « Les choses se passent

Vigny savait distinguer derrière les apparences sociales ces réalités morales qu'elle prêchait, elle n'avait pas, en somme, trop lieu de regretter pour son fils lïnfluence moralisatrice de cette belle carrière manquée; mais elle aussi n'était pas plus que lui, comme Ton va en juger, dénuée de tout préjugé traditionnel ni même de certaine frivolité mondaine.

IV, — Mariage.

L'affranchissement vint à Vigny sous forme de mariage. C'est en vain que dans les salons de Paris la très belle et très intelligente Delphine Gay s"était éprise du jeune « poète-guerrier » « le plus aimable de tous * », et que sa mère avait intrigué auprès de jyjmc Desbordes-Valmore pour amener une union apparemment idéale : M"" de Vigny n'y vit que mésalliance sans profit. « Tant de talent, de grâces, joints à une bonne dose de coquetterie, disait du poète M""^ Sophie Gay, ont enchanté cette âme si pure, et la poésie est venue déifier tout cela. La pauvre enfant était loin de prévoir qu'une rêverie si douce lui coûterait des larmes; mais cette rêverie s'emparait de sa vie. Je l'ai vu, j'en ai tremblé, et, après m'ètre assurée que ce rêve ne pouvait se réaliser, j'ai

ainsi dans une société d'où la sensibilité est retranchée. C'est un des côtés mauvais du métier des armes que cet excès de force où Ton prétend toujours guinder son caractère. On s'exerce à durcir son cœur, on se cache de la pitié, de peur qu'elle ne ressemble à de la faiblesse; on se fait effort pour dissimuler le sentiment divin de la compassion, sans songer qu'à force d'enfermer un bon sentiment on étouffe le prisonnier » (194). 1. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, 416.

hâté le réveil. — Pourquoi? me direz-vous. — Hélas ! il le fallait. Peu de fortune de chaque côté : de Tun assez d'ambition, une mère ultra, vaine de son titre, de son fils, et Payant déjà promis à une parente riche, en voilà plus qu'il ne faut pour triompher d'une admiration plus vive que tendre; de l'autre un sentiment si pudique qu'il ne s'est jamais trahi que par une rougeur subite, et dans quelques vers oîi la môme image se reproduisait sans cesse... Malgré moi j'éprouve une sorte de rancune pour celui qui dédaigne tant de biens. Sans doute, il ignore l'excès de cette préférence, mais il en sait assez pour regretter un jour d'avoir sacrifié le plus divin sentiment qu'on puisse inspirer aux misérables intérêts du grand monde '. » Peut-être, il est vrai, le mélancolique poète âi'Eloa était-il de l'avis du mélancolique amant d'Elvire : cette charmante Delphine, \ dit Lamartine ^, « n'avait qu'une imperfection : ] elle riait trop; hélas! beau défaut de la jeunesse qui 1 ignore la destinée; à cela près elle était accomplie ». Vigny ne devait-il pas, en effet, reprocher à sa meilleure amie de demain. M""* Dorval, le même défaut : « une gaieté bruyante »? Vingt-cinq années plus tard, le mari déçu regretta l'amante d'autrefois, et la chanta pâlie et attristée par les épreuves et par les ans.

A Madame Delphine de Girardin.

Lorsque sur ton beau front riait l'adolescence, ''

Lorsqu'elle rougissait sur tes lèvres de feu, Lorsque ta joue en Heur célébrait ta croissance. Quand la vie et l'amour ne te semblaient qu'un jeu;

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