Correspondance
3. Cette description évoque les récits de chasse dont nous parle Vigny à propos de son enfance : ■■ Vers l'automne, saison où mon père aimait à me conduire au Tronchet. je retrouvais toujours aux champs des pluies, des boues, des feuilles jaunes, des vents furieux, surtout autour du vieux château... Le pays, le vieux manoir, tout triste qu'ils étaient, eurent pour moi du charme... Au Tronchet, j'appris de mon père à tirer un coup de fusil et à voir et à aimer les chasseurs et la chasse: mais les récits des chasses passées me plaisaient plus que le spectacle des chasses mesquines que je voyais. • {Journal, 264, 138.)
Dans la voie où le sort a voulu l'appeler.
Puis, après, comme moi, soullre et meurs sans parler'.
La solitude dans le génie [Moïse), la solitude dans la pitié (Eloa), la solitude dans l'amour (Samson), la solitude dans le bonheur {La Maison du Berger), comme la solitude dans le malheur {La mort du Loup), bref, partout et toujours, l'immense et
1. Vigny avait déjà dit à propos de Stello et du Docteur Noir : « Cette raison selon la vie doit toujours réduire le sentiment au silence; mais le silence sera la meilleure critique de la vie •. {Journal, 69.) L'influence de Vigny, qui se manifeste si fortement dans les premières œuvres de Leconte de Lisle, semble se condenser en ces vers du Vent froid de la Nuit :
Tais-toi. Le Ciel est sourd, la Terre te dédaigne. A quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir, Et qui mord le couteau do sa gueule qui saigne.
Il pousse même plus loin encore le nihilisme latent de Vigny, lorsqu'il dit dans La Fin de Satan ;
Force, orgueil, désespoir, tout n'est que vanité.
Mais peu à peu, sous la bienfaisante influence d'une activité intellectuelle qui déroule sous ses yeux l'ample page des souffrances et des espérances humaines également infinies, 1' « impassible cœur ■> du Parnassien se reprend à sympathiser avec la vie comme avec les hommes, avec la '■ sainte » nature comme avec les religions; son stoïcisme de pessimiste se trouve inopinément devenu sérénité d'optimiste. Lui qui, plus blasphémateur que Vigny, avait dit en son Anathème :
Le temps, Nazaréen, a tenu ton défi,
Et pour user un Dieu deux mille ans ont suffi
Et rien n'a palpité en sa cendre inféconde.
Notre nuit est plus noire et le jour est plus loin. Que de sanglots perdus sous le ciel solitaire!
le voici qui conclut :
Tu peux sur les débris des saintes cathédrales Entendre et voir, livide et le front ceint de fleurs, Se ruer le troupeau des folles saturnales Et son rire insulter tes divines douleurs !
éternelle solitude, aussi cruelle qu'héroïque, voilà bien Vigny '.
Une curieuse contradiction apparaît toutefois entre La Sauvage et La mort du Loup. Alors que dans La Sauvage Vigny s'était fait, avons-nous vu, l'avocat de la civilisation contre la barbarie, de la « sainte loi » de la propriété héréditaire contre le communisme anarchique, de « la sainte union des peuples dans les villes » contre « les sauvages animaux sans but, sans loi, sans âmes », le voici qui prend maintenant parti pour ces « sauvages animaux » et pour leur anarchique hostilité à toute discipline; il félicite « la belle et sombre veuve », la louve, de faire précisément le contraire de la sauvage Indienne, de ne pas se soumettre en « esclave » :
... Son pouvoir était de les sauver (ses louvetaux), afin De pouvoir leur apprendre à bien soulTrir la faim, A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que l'homme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher, Les premiers possesseurs du bois et du rocher.
Cette contradiction est d'autant plus flagrante que les deux poèmes sont exactement contemporains, étant datés l'un et l'autre de la même année 1843.
Tu n'auras pas menti tant que la race humaine Pleurera dans le temps et dans l'éternité {Le Nazaréen).
On retrouve, moins douloureux, le fier sto'icisme de Vigny jusque dans le panthéisme bouddhique de Jean Lahor :
Garde ferme en ton cœur, pour la lutte ici-bas, L'orgueil, dernier appui de cette race humaine; Fais ton devoir, d'abord; et puis, quoi qu'il advienne, Sois lo soldat qui tombe et ne déserte pas.