‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 192 sur 199 · Paul Bourget, Éludes et Porlraiis, vol. I · texte numérisé non relu

Paul Bourget, Éludes et Porlraiis, vol. I

Gomment expliquer cette contradiction? Elle no peut que se constater en Vigny comme en chacun de nous: c'est réternel conflit entre les aspirations individuelles et les nécessités sociales, entre le droit de chaque créature terrestre au bonheur et à la liberté et le devoir de tous les êtres sociaux de s'adapter à un ordre commun. Ce conflit se trouve, à vrai dire, d'autant plus aggravé chez Vigny qu'il pousse à leur extrême limite, d'une part, le droit absolu qu'a tout homme supérieur, tout poète surtout, d'affirmer sa supériorité envers et contre tous [Stello, Chatterton) et, d'autre part, le devoir impérieux qu'a tout homme de cœur de se dévouer pour le bien de chacun et de tous {Servitude et Grandeur militaires). Vigny fut ainsi, et jusqu'à l'outrance, intellectuellement égotiste et moralement altruiste. A force de s'exagérer, ses traditionnelles tendances sociales et ses spontanées tendances anarchiques ne pouvaient manquer de se heurter un jour : ce conflit eut donc nettement lieu en 1843 à l'occasion de ces deux poèmes.

Très inégale, avec ses pénibles lenteurs et ses beautés suprêmes, est La Maison du Berger (1844). Ce trop frêle symbole, emprunté aux Martyrs de Cha- ^ teaubriand*, ne peut contenir tous les éléments dis-

1. « Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante du berger sans songer qu'elle me suffirait avec toi, dit Eudore à Velléda. Nous promènerions aujourd'hui notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie. » « Oh! voyez-la, avait déjà rêvé le Masque de Fer dans La Prison,

C'est elle Avec qui je veux vivre, elle est là qui m'appelle... Que je serais content si, près de ma compagne, Je puis errer longtemps de montagne en montagne, Sans iamais arrêter nos loisirs vovageurs!

parâtes qu'y veut accumuler le poète. La pauvre petite « maison errante et solitaire » ne se contente pas d'être l'humble asile qu'il destine à « la Rêverie amoureuse et paisible » :

Viens du paisible seuil de la maison roulante Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront... Les grands pays muets longuement s'étendront.

Vig-ny a la malencontreuse idée de la transformer en tribune publique. Or, toute la lente et laborieuse diatribe contre les chemins de fer, en dépit de quelques vers ingénieux et de deux jolies strophes finales', nous semble de nos jours aussi ridicule en son style pseudo-classique que par ses terreurs chimériques. Et le nouvel éloge de la Poésie, « perle de la pensée », aux dépens de la Politique, ne nous paraît pas moins fastidieux, malgré quelques beaux vers pittoresques et profonds :

La barbarie encor lient nos pieds dans sa gaîne.

Le marbre des vieux temps jusqu'aux reins nous enchaîne,

Et tout homme énergique au dieu Terme est pareil.

Visiblement, faute de se renouveler par la vision des choses et par les émotions de la vie, la pensée de Vigny, toujours trop concentrée en elle-même, ne tendait de plus en plus qu'à se condenser en abstraites formules; « avoir la force de resserrer une idée » lui semblait l'idéal; sa poésie se cristallisait donc, prenant pour modèle :

1. L'antépénultième surtout a toute la grâce rêveuse du Vigny des vingt ans.

Un fin miroir, solide, éclatant et dur '.

Et pourtant, malgré ces graves défauts, aucun poème de Vigny, en ses parties essentielles, ne séduit plus peut-être et ne retient davantage : car jamais Vigny n'a uni tant de force à tant de grâce, tant de tendresse racinienne à tant d'âpreté byronienne ; jamais il ne s'est plus pleinement manifesté sous son double aspect prestigieux. Si ce n'est point là la plus parfaite de ses œuvres, c'en est peut-être, du moins, la plus caractéristique et la plus généralement aimée.

L'âme tendre de Vigny ne pouvait longtemps, du reste, s'en tenir aux imprécations outrées de Samson contre « l'être faible et menteur » :

Et, plus ou moins, la femme est toujours Dalila.

« Après avoir bien réfléchi sur la destinée des femmes dans tous les temps et chez toutes les nations, écrivait-il dès 1844, j'ai fini par penser que tout homme devrait dire à chaque femme, au lieu de Bonjour, Pardon! car les plus forts ont fait la loi. » A l'inverse de la « pâle prostituée », Eva devient donc pour l'auteur rasséréné d'Eloa la femme idéale, chaste et sensible jusqu'à l'extrême, faible de corps, mais forte par le cœur, d'instinct sûr, quoique de raison incertaine, « compagne délicate » des rêves inspirés, la plus frêle, la plus dolente (ici quelques

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