Cf. Ces yeux tristes et doux qu'on ne doit plus revoir
Il faut avouer qu'avec ce beau portrait de langoureuse amante très concevable en sa réalité et même en son idéalité s'accordent mal certains autres traits (surtout str. 3, III) : « parole joyeuse », •■ yeux puissants », « aspect fort », « regard redoutable », « formes intrépides ». Vigny s'est ici laissé fâcheusement influencer par Le Cantique des Cantiques. En tout cas, son dévouement exalté et raffiné à l'égard d'Eva est bien celui dont il fit preuve à l'égard de sa femme et de ses plus chères correspondantes : c'est déjà celui d'Emmanuel dans Le Déluge :
Viens, ô ma bien-aimée, et, fermant tes beaux yeux Qu'épouvante l'aspect du désordre des cieux, Sur mon sein, sous mes bras repose encore ta tête, Comme l'oiseau qui dort au sein de la tempête ; Je te dirai l'instant où le ciel sourira. Et durant le péril ma voix te parlera.
beaucoup plus simple : une 1res sûre affection délicate et dévouée, le plus pur lait de Thumaine tendresse. N'empêche que pour les aspirations extatiques de Vigny Eva redevient plus encore sinon mieux : elle devient pour ce rêveur solitaire le plus fidèle « miroir » de Pâme; mystiquement parée des n/ plus pures beautés d'ici-bas, elle ne reste pas seulement le plus bel ornement de la « froide nature », elle s'en fait encore la plus impressionnable et partant la plus éloquente interprète,
L'enthousiasme pur dans une voix suave...
Eva, j'aimerai tout dans les choses créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur...
Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.
Terrestre Eloa qu'attendrissent et qu'alanguissent les douleurs humaines, Eva apparaît ainsi transfigurée aux yeux extasiés du poète en dolente et pensive Muse de la Pitié.
C'est à toi qu'il convient d'ouïr les grandes plaintes Que l'humanité triste exhale sourdement... Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé Gomme dans une église aux austères silences L'orgue entend un soupir et soupire alarmé.
Plus intéressante encore que son attitude à l'égard de la femme est l'attitude de Vigny vis-à-vis de la Nature : elle est loin d'être aussi immuable qu'on a paru le croire. La première impression que, petit Parisien dépaysé, il rapporta de ses vacances d'automne en un pays maussade fut plutôt désagréable : « La campagne dont je voyais dans tous les livres d'amoureuses descriptions ne m'était apparue dans
mon enfance que plus sombre que la noire capitale de la France. La Beauce était la patrie de mes pères,... province plate... où ma tante me recevait... vers Tautomne... Je retrouvais donc toujours aux champs des pluies, des boues, des feuilles jaunes, des vents furieux'. » Vigny n'en sembla pas moins admirer la nature dans ses premiers poèmes ; mais ce fut plutôt sur parole sans doute, à travers la poésie de ses modèles, les anciens surtout, que pour des jouissances personnelles. Ses pérégrinations d'officier la lui firent mieux connaître, souriante d'abord sur les bords de la Loire (Cinq-Mars), puis âprement majestueuse dans les Pyrénées {Le Cor, Le Trappiste). Tout en laissant encore persister en ces nouvelles descriptions quelque chose de livresque et d'abstrait, Vigny se plaît désormais à nous la montrer tantôt, à la suite de Milton, transfigurée par les voluptés nocturnes comme dans Eloa, tantôt, comme dans Le Déluge, épanouie en « sa fleur première » dont la « riante beauté » semble implorer « le Seigneur irrité », tantôt romantiquement sauvage ou rêveusement alanguie comme dans Le Trappiste et dans les ballades; avec Les Amants de Montmorency, il l'aime même en Coppée flâneur jusque dans le décor factice d'une banlieue parisienne. Puis, la personnifiant à la longue et la supposant comme l'homme victime de Dieu, il se met à la plaindre dans les vers trop peu connus des Éternels Secrets :
Un mal universel acc.able la nature;
Une douleur profonde est dans la créature...
Tout se débat en vain dans la chaîne de fer...