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Chacun pleure en courbant une tête asservie, Un éternel soupir est la voix de la vie '.
Ce n'est vraiment qu'au cours de sa résidence au Maine -Giraud que son attitude devient, sinon définitive, du moins caractéristique.- A la suite de Rousseau, comme Chateaubriand, Lamartine et les grands romantiques anglais, Vigny vient demander à la Nature un refuge contre les douleurs de la vie loin de la société des hommes; mais, autrement qu'eux et plus même que Wordsworth, il y cherche aussi un « austère » asile pour les graves pensées. / C'est toutefois dans l'extase mystique d'un préraphaélite qu'il approche tout d'abord ce sanctuaire des « secrets divins » ; et c'est à travers le pieux mirage des symboles qu'il en contemple les rites.
La Nature t'attend dans un silence austère; L'herbe élève à tes pieds son nuaj^e des soirs, Et le soupir d'adieu du soleil à la terre Balance les beaux lys comme des encensoirs. La forêt a voilé ses colonnes profondes, La montagne se cache, et sur les pâles ondes Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.
Le crépuscule ami s'endort dans la vallée Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon, Sous les timides joncs de la source isolée Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon, Se balance en fuyant dans les grappes sauvages, Jette son manteau gris sur le bord des rivages, Et des (leurs de la nuit entr'ouvre la prison.
1. Fragment publié par Les Lettres, 6 mars 1906. Une variante du premier de ces vers se retrouve dans La Sauvage : Une peur inconnue accable la Nature.
Or cette peur, ce n'est plus la Nature qui l'éprouve dans La Maison du Berger, c'est elle au contraire qui l'inspire à l'homme :
Ne me laisse jamais seule avec la Nature; Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.
Il en fut malheureusement de la Nature comme de l'humanité: l'âme ardente du poète leur demandait trop pour n'être pas promptement déçue; ses excessifs enchantements d'idéaliste ne pouvaient s'achever qu'en désillusions de pessimiste. Cette religieuse transfiguration des choses ne survécut donc guère chez le songeur solitaire à la morne monotonie des observations quotidiennes ni aux déductions négatives de son athéisme. Alors que pour la vibrante extase de Shelley la Nature est un vaste océan de vie où vont se perdre, pâmées, les faibles âmes humaines, alors que pour la pieuse extase de Wordsworth elle est un temple divin tout plein de béatitudes sereines et d'enseignements salutaires, pour l'extase trop personnelle en quelque sorte et trop voluptueuse de Vigny, inapte aux délicieuses ivresses du grand jour, elle ne s'évanouit ni ne se mue en nuages ou en mirages panthéistes. Elle résiste, scène solide sous le pas trépidant de ses mobiles acteurs; elle demeure, comme pour Chateaubriand et pour le Byron d'avant l'influence shelleyienne, le superbe théâtre des infortunes humaines; mais, tandis que l'un et l'autre y savent encore trouver le repos en la fastueuse déclamation de leurs ennuis solennels ou de leurs angoisses furieuses, Vigny, toujours trop concentré en luimême pour s'oublier, voit se refléter en son miroir impénétrable un visage aussi impassible que le sien * :