Pauvre cœur, dupe, hélas : de ta propre imposture
Tu n'entends que toi-môme à travers la Nature,
a dit Laprade en des vers de sa Symphonie qui blâment comme Vigny ce que Ruskin appelle la pathetic fallacy et que l'on pourrait
déçu, il s'en irrite et, passant de la pitié à la haine, il prête à cette ennemie imaginaire la sournoise malveillance qu'il attribue au Créateur commun; de victime qu'elle était naguère, la trop belle Nature devient une perfide complice de Dieu ; Vigny l'admire encore, à vrai dire, mais aussi il la hait.
« Je suis l'impassible théâtre Que ne peut remuer le pied do ses acteurs;... Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs; à peine Je sens passer sur moi la comédie humaine Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
A côté des fourrais les populations;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations. »
C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe,
Et dans mon cœur alors je la hais et je vois
Notre sang dans son onde, et nos morts dans son herbe
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois '.
Ainsi envisagée, à la fois odieuse et superbe, la Nature n'apparaît donc plus à ce poète, qui sut toujours préférer la bonté à la beauté, que comme une « insolente décoration, tout au plus bonne à servir de cadre à la beauté qu'on aime ». « Partout, s'écrie-t-il avec rage, la nature stupide nous insulte assez. »
cependant appliquer même à cette hostilité dédaigneuse de Vigny qui en est la forme contraire et non la négation.
1. 11 est remarquable que Vigny adresse à la Nature certaines dos invectives que le Lucifer de Byron adresse à Dieu : « Tu n'es pas le Créateur, tu es le Destructeur ; tu as créé la Mort ; tu n'édifies que le Néant... Tu reçois l'hommage de tout ce qui est; tu n'en recevras jamais de moi. »
ALFHED DE VIGNY. 23
Viens donc! le ciel pour toi n'est plus (ju'une auréole . Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend; La montagne est ton temple et le bois sa coupole, L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire; La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.
Cette altière attitude en face de la Xature', peu de poètes osèrent depuis Lucrèce l'adopter pour la garder longtemps. Byron ne la prit guère qu'une fois au début de Lara pour être à son tour surpassé, mais pour un jour seulement, par Lamartine dans le Dernier Chant de Childe Harold'^ . M"*" Ackermann, après avoir, à l'exemple de Vigny, maudit la Nature
1. 11 faut avouer que cette attitude même, si l'on en croit la Correspondance, ne fut peut-être chez Vigny ni définitive ni dénuée de tout parti-pris : ■< Je n'ai pas pu voir la nature que j'aurais aimé à contempler, écrit-il le 7 septembre 1856, et pour ne pas avoir de regrets, j'ai fait des vers contre elle que je vous envoie, chère petite sœur bien-aimée. Je me suis persuadé en maudissant la terre, ses bois et ses montagnes, que je la détestais, que je ne croyais plus ni à l'air, ni à la lumière, ni aux grands horizons et que tout cela n'est, après tout, qu'une toile de fond bonne à servir de cadre à la beauté que l'on aime, à la personne qui vous accompagne dans la vie, et près de qui tout doit n'être rien. Ai-je tort? ai-je raison? Je ne sais; mais il m'est nécessaire de croire toujours cela, pour que les révoltes secrètes de l'homme soient un peu étoufîées en moi, pour que je ne crie pas contre le Ciel. » (Correspondance, 294.) « Je souhaite beaucoup, dit-il encore de la Nature (Corr., 293), qu'elle mérite tous les compliments fades que la poésie lui fait depuis que le monde existe. »
2. Après avoir dit, comme Rousseau, dans Le Vallon et bien ailleurs : « La Nature est là qui t'invite et qui t'aime », Lamartine, en ses meilleurs vers du Dernier Chant du Pèlerinage d'Harold. qui sont aussi parmi les plus beaux qu'il ait jamais écrits, semble s'être, comme Vigny, inspiré du fameux début du deuxième chant de Lara, lorsqu'il fait dire à son héros byronien :
Triomphe, disait-il, immortelle Nature, Tandis que devant toi ta frêle créature,
comme une marâtre, finit, à Texemple de Leopardi, par se résigner à son insensibilité'. De même, Leconte de Lisle, après avoir imité les défis de Vigny, ne tarda pas à se réconcilier avec une Nature dont il sut en sage apprécier la sérénité -. L'intransigeante hostilité
Elevant ses regards do ta beauté ravis, Va passer et mourir! Triomphe, tu survis!
Le gland meurt, l'homme tombe, et tu ne les vois pas! Plus riante et plus jeune au moment qu'il expire. Hélas! comme à présent tu semblés lui sourire, Et, t'épanouissant dans toute ta beauté. Opposer à sa mort ton immortalité!
Quoi donc'? n'aimes-tu pas du moins celui qui t'aime? N'as-tu point de pitié pour notre heure suprême? Ne peux-tu, dans l'instant de nos- derniers adieux, D'un nuage de deuil te voiler à mes yeux?
Mais non, tu brilleras demain comme aujourd'hui!
Ne devine-t-on pas toutefois jusque sous la belle et facile harmonie de ces [plaintes complaisantes une sérénité confiante qui présente un parfait contraste avec Tàpre concision d'un pessimisme désespéré, si manifeste dans l'œuvre de Vigny?
La Nature sourit, mais elle est insensible... Elle n'aj(u'un désir, la marâtre immortelle, C'est d'enfanter toujours...
Mère avide, elle a pris l'éternité pour elle, Et nous laisse la mort.
Cf. Leopardi
So che natura è sorda, Che miserar non sa, Cho non del ben sollicita Fu, ma dell'essor solo.
2. « Une divinité implacable se rit de nous, » avait dit Vignv (Journal, 2.j5); de même, Leconte de Lisle, dans La Fontaine aux Lianes :
La Nature se rit dos souft'rances humaines.
Mais il ajoute ailleurs :
O fraîcheur des bois, sérénité première.
O vents qui caressiez les feuillages chanteurs,
de Vigny trouve, du moins, son exacte contre-partie dans l'aveugle confiance de Wordsworth; car, si les deux poètes se contredisent si pleinement, c'est qu'en leur excès de pessimisme et d'optimisme ils se complètent, chacun deux nexprimant qu'une moitié de l'entière vérité. La morne vision du poète français est, en effet, à la fois aussi fausse et aussi vraie que la béate contemplation du poète anglais; toutes deux se valent : la Nature n'est pas plus maternelle qu'elle n'est marâtre; elle est insensible; à l'homme de comprendre et de se résigner ou de s'adapter; s'il est plus sage de s'adapter, toutefois, il est plus noble encore de s'apitoyer.
Vigny préféra se résigner et s'apitoyer. Ne trouvant pas moins de malveillance dans la création que dans le créateur, il se détourne de Tune comme de l'autre avec un égal mépris, et a hâte de se pencher en un touchant attendrissement vers toutes les victimes de cette malédiction universelle. En présence du Ciel muet et de la Terre vide de bonté, le poète du Déluge ' prend doublement en pitié « l'humble passager» qui si naïvement se croit « roi de la Nature » et créature préférée de Dieu.
Fontaine aux flots heureux où jouait la lumière, Eden épanoui sur les vertes hauteurs 1 Salut, 6 douce paix, et vous, pures haleines, Et vous qui descendiez du ciel et des rameaux, Repos du cœur, onbli de la joie et des peines, Salut, ô sanctuaire interdit à nos maux!
1. Au point de vue sentimental, La Maison du Berger continue Le Déluge : Vigny y prend vis-à-vis de la femme la même attitude qu'Emmanuel; tendre et protecteur, il l'initie aux beautés de la nature et la défend contre ses forces aveugles mises au service de la malveillance divine. De ce monde encore on peut dire :
L'amour survivait seul à la bonté bannie.
Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sur nos pieds, sur nos fronts , puisque c'est votre loi ;
Vivez, et dédaignez, si vous (Hes déesse,
L'homme, humble passager, qui dut vous être un roi;
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
J'aime la majesté des souffrances humaines;
Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.
« Ce vers (l'avant-dernier), dit Vigny élargissant encore sa pensée, contient le sens de tous mes poèmes philosophiques : l'esprit de l'humanité, l'amour entier de l'humanité et de l'amélioration de ses destinées ^ » Poèmes humains devaient primitivement s'appeler ces poèmes philosophiques. Ain^ repoussé par la Nature comme par Dieu, par les choses comme par les hommes, Vigny retrouve, au milieu de toutes les ruines de sa vie, à travers toutes les négations de sa pensée, au fond d'un cœur d'autant plus tendre qu'il est plus endolori, le cri primitif de son Stello : Amour et Pitié. « Dévouement » reste son mot d'ordre comme pour tous les héros de la servitude humaine. Jusqu'au bout Vigny préserve intact l'honneur de s'immoler-.
1. <■ L'image de l'infortune sous quelque aspect qu'elle se présente me poursuit et m'accable, avait dit M'"" de Staël (Traité des Passions, Introd.). Un attendrissement inexprimable, une inquiétude douloureuse s'emparent de moi à la pensée des malheurs de tous et de chacun. »
2. •• La pitié, la tendre commisération que j'ai dans le cœur pour l'espèce humaine et pour ses misères, dit Vigny (Journal, 279), me font souvent sentir la passion que l'on met à combattre une maladie dans une personne qui nous est chère, à la voir revenir à la vie. Si je l'ai éprouvé près de ma mère, près de ma femme, cela n'est point surprenant, ayant pour elles tant de tendresse , mais cela m'a fait comprendre les secrètes et angéliques joies que pouvait goûter le chevalier hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem et son amour pour ses blessés et ses malades. Il sera bon de faire un roman intitulé L'Hospitalier et le Templier. L'un dévoué
3b8 ALFRED DE VIGNY
Dans l'atmosphère raréfiée de ces hautes cimes, on sent que, sous la bienfaisante influence d'Éva, loin des Dalilas, à Tabri des querelles sociales, dans la trêve des angoisses religieuses, la sérénité est doucement revenue au cœur du poète morose : les trois derniers poèmes nous en fournissent la preuve.
Dès La Flûte (1843), trop dédaignée à notre avis, point une douce pitié sans aigreur ni amertume, une fraternelle pitié pour toute impuissance humaine, si touchante chez les êtres de bonne volonté. Stello, revenu de ses ambitieuses chimères, chante désormais :
La sainte égalité des esprits du Seigneur.
Pas plus que le poète génial (et Vigny devait alors mieux que personne sentir ses propres insuffisances), pas plus qu'aucun de nous, le pauvre aveugle ne peut réaliser son idéal, si humble soit-il : c'est là le sort commun de tous les mortels, grands ou petits.
Notre souffle était juste, et notre chant est faux. Du corps et non de l'àme accusons Tindigence : Des organes mauvais servent l'intelligence... En traducteurs grossiers de quelque auteur céleste Ils parlent... Elle chante et désire le reste.
Quand donc notre impuissance ne tient quà notre chétive condition terrestre, ne nous plaignons pas trop; toute morale le dit, chrétienne ou kantienne : pax hominibus honœ voluntatis!
à l'humanité souffrante, l'autre à l'adoration mystique. » Le culte de l'extase et l'amour de l'humanité, voilà bien les deux moitiés de la vie spirituelle de Vigny; toute sa vie il fut à la fois Hospitalier et Templier.
J'aime, autant que le fort, le faible courageux;... Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri... Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris : Car ce sommet de tout, dominant toute gloire, Ils n'y sont pas, ainsi que l'œil pourrait le croire. On n'est jamais en haut. Les forts, devant leurs pas, Trouvent un nouveau mont inapergu d'en bas... Tout homme a vu le mur qui borne son esprit i.
Qui donc accuse Vigny d'orgueil? II en est de deux sortes : l'un fondé sur le mépris injustifié d'autrui; l'autre, sur Testime justifiée de soi ; Vigny ne connut guère que le second et laissa l'autre à des âmes moins hautes, à Flaubert, par exemple, à Baudelaire, à Poë. En cette délicate sympathie qui comprend si bien désormais et qui plaint en souriant les plus hautaines prétentions comme les plus humbles, les plus cruelles déceptions comme les plus naïves, il y a plus encore que cette froide sérénité qui survit péniblement à l'expérience résignée de la vie; il y a de l'humour qui se joue, et du meilleur, un humour aussi spontané qu'attendri, infiniment supérieur à toutes les pénibles contorsions du Docteur Noir. Bien plus, quand Vigny, en son amusante description
1. Dans Servitude et Grandeur militaires, le jeune Renaud s'indigne, à propos de Napoléon, contre le charlatanisme de « ces hommes qui s'étourdissent par l'action sur toute chose, et dont l'assurance écrase les autres en leur faisant penser que la clef de tout savoir et de tout pouvoir est dans leur poche, et qu'ils n'ont qu'à l'ouvrir pour en tirer lumière et autorité infaillibles. Je sentais que c'était là une force fausse et usurpée. Je me révoltais, je criais : « Il ment! son attitude, sa voix, son geste, ne sont qu'une pantomime d'acteur, une misérable parade de souveraineté dont il doit savoir la vanité. Il n'est pas possible qu'il croie en lui-même aussi sincèrement. Il nous défend à tous de lever le voile, mais il se voit nu par-dessous. Et que voit-il? un pauvre ignorant comme nous tous et, sous tout cela, la faible créature! »
du dégénéré supérieur raille gaiement le « poète et capitaine », « chef de religion », « apôtre », « législateur aussi », son « orgueil démesuré » et son « air cavalier », on se demande si vraiment il ne se moque pas de lui-même à son tour en se moquant des autres : ce qui est le comble de la bonne grâce dans l'humour. Ne fut-il pas, lui aussi, sous un certain jour,
L'humble acteur d'un public ingrat et passager... Sur la poupe d'un drame il écrivit son nom... Mais, quoique pauvre, il fut modeste et très poli.
Stello ne se prendrait-il donc plus au tragique? envisagerait-il d'un œil narquois sa propre personne et ses propres écrits? c'est là, il faut l'avouer, un aspect assez imprévu et d'autant plus charmant du grave et solennel auteur de Moïse. Très curieusement le ton enjoué et familier de cette réconfortante parabole évoque ainsi les meilleures poésies réalistes de Crabbe et de Worsdworth, de Cowper même et de Goppée. Un instant même on songe à la verve de Tennyson dans Will Waterproof.
Avec LaJBoLiieille à la Mer^ (1853), l'espoir renaît franchement au cœur de l'ancien contempteur de toute espérance terrestre, mais un espoir tout intellectuel, une sto'ique confiance dans la seule puissance du génie. Le dolent défenseur des précoces
1. Le germe de ce poème semble être une phrase incidente du Journal de 1842 (p. 18:J). « Un livre est une bouteille jetée en pleine mer, sur laquelle il faut coller une étiquette : Attrape qui peut! » On voit combien ce grain a fructifié d'une façon imprévue. • La pauvre petite Bouteille qui porte une science de plus à notre pauvre espèce humaine est, dit-il, l'héroïne du poème autant que le brave capitaine » (Maurice Masson, op. cit., 93.)
découragements égoïstes n'a jamais été plus entraînant prédicateur d'héroïsme :
Courage, û faible* enfant...
Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilâtre;
... oubliez l'homme en vous-même.
« La foi dont il est embrasé », dit le poète viril, est au « grave marin » que le vent emporte « sans gouvernail et, partant, sans ressource », le meilleur des gages que, « sur la mer des multitudes », en l'universel naufrage des périssables banalités, la « frêle passagère » des « hautes latitudes » jamais ne sombrera.
Il se croise les bras dans un calme profond.
Il voit les masses d'eau, les toise et les mesure,
Les méprise en sachant qu'il en est écrasé...
Son sacrifice est fait...
Il lance la bouteille à la mer et salue
Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus
11 sourit en songeant que ce fragile verre
Portera sa pensée et son nom jusqu'au port;
Que d'une ile inconnue il agrandit la terre,
Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort;...
Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort...
Qu'importe oubli, morsure, injustice insensée,
Glaces et tourbillons de notre traversée?
vSur la pierre des morts croit l'arbre de grandeur...
Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées.
Un décor de très pittoresque poésie pare dignement ici la gravité de la pensée. Jamais, malgré quelque lenteur encore et quelque gaucherie, Vigny plus jeune n'a mieux choisi ni plus artistement façonné qu'en cette heure de suprême inspiration le fragile et pourtant durable symbole qui s'en va désormais, dans le bondissant élan de ces strophes alertes
de vie, porter jusqu'aux dernières générations « Félixir divin que boivent les esprits ». ^Esprit Pw;;^ (i863j couronne triomphalement l'œuvre comme la vie du poète : en guise de De Profundis, nous avons le Te Deum inattendu, en même temps que le nouveau Credo, de ce pessimiste qu'a rasséréné sa foi. Car, lui qui ne croit pas à Tinvisible Esprit-Saint de Dieu, il croit désormais au Visible Saint-Esprit des hommes, c'est-à-dire à ÏÉcrit Universel ^ ; et, comme il estime son propre écrit « impérissable », il a confiance dans la gratitude de ses
1. Ce titre semble emprunté à La Recherche de la Vérité par Malebranche (liv. III. De l'Esprit pur) dont on retrouve l'influence dans une strophe de La Maison du Berger : <• Son verbe est le séjour de nos intelligences. Comme ici-bas l'espace est celui de nos corps. • « Le livre 111% dit une note de 1842, est un des meilleurs. »
2. Ce poème semble également s'inspirer de ce passage de Lamennais qui sert d'épigraphe au chapitre xx de Cinq-Mars : « ... rois qui n'en ont pas le nom, rois sans ancêtres et sans postérité; seuls de leur race, mais qui régnent véritablement par la force de caractère et par la grandeur des pensées et qui, leur mission remplie, disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement. » « La dignité de l'homme moderne est dans la pensée », avait-il écrit à Edgar Quinet dès 1844 (Corr., 115). « L'Intelligence est la Reine du monde », disait-il fièrement au prince héritier de Bavière {Corr., 84). '■ Les rois font des livres à présent, tant ils sentent bien que le pouvoir est là, » ajoutait-il en son Journal (76). Enfin, par une singulière contradiction, ce sceptique pessimiste a •■ une foi profonde » dans les progrès de l'humanité, dans
Les pas lents et tardifs de l'humaine Raison,
grâce à « ce noble pouvoir... des maîtres de la pensée et de la parole ». « Sous la bannière mobile des idées, proclame-t-il à l'Académie, l'espèce humaine est en marche pour des destinées de jour en jour meilleures et plus sereines. » « La République des lettres, composée de citoyens vraiment libres,... Peuple au milieu des peuples, Nation élue par le Génie au milieu des nations,... conserve à chacun des âges le Trésor séculaire de ses idées. » {Les Lettres, G mars 1906.)
semblables. La religion de Thumanité, à laquelle il s'est consacré, lui promet en récompense de son culte fervent la reconnaissance éternelle de l'humanité; et la gloire lui apparaît ainsi comme une sorte de paradis terrestre '. Aussi sa fierté de gentilhomme s'incline-t-elle désormais devant sa fierté de poète.
Si Torg-ueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,
Que de mes livres seuls te vienne ta fierté,
J"ai mis sur le cimier doré du gentilhomme
Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.
J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire.
Qu'il soit ancien, qu'importe? il n'aura de mémoire
Que du jour seulement où mon front l'a porté.
Seul et dernier anneau do deux chaînes brisées, Je reste. Et je soutiens encor dans les hauteurs, Parmi les maîtres purs de nos savants musées, Vidéal du poète et des graves penseurs. J'éprouve sa durée en vingt ans de silence. Et toujours, d'âge en âge, encor je vois la France Contempler mes tableaux et leur jeter des tleurs,
« Le Penseur est un tardif conquérant qui ne travaille que pour l'avenir, » avait dit Vigny à l'Académie française; « il faut, confirme le Journal, désirer la popularité dans la postérité et non dans le temps présent^ ». Or, voilà que Vigny se sent vivant, entrer dans la postérité. Ce n'était point là, du reste, vaine illusion d'amour-propre. Sans annonces
1. <" Sois donc bénie la secrète félicité que donne la méditation poétique, avait-il écrit (Journal, 212) à propos du vieux Baour- Lormian, si elle suffît à soutenir un vieillard pauvre, seul, aveugle ; si elle est sa religion, et si la foi et l'espérance dans l'immortalité du nom lui donnent la même force que la foi et l'espérance dans l'immortalité de l'âme en donnent aux fervents chrétiens. >-
2. Journal, 185. ■■ Quand on ne devrait lire ces vers que cent ans après ma mort, je les écrirais toujours, » disait déjà le Milton de Cinq-Mars, II, 71.
ni réclames, dix éditions de ses ouvrages venaient de s'écouler; il devenait classique jusqu'en Angleterre '. « Les jeunes gens, disait-il, et même les jeunes filles, ont toujours formé la partie de la nation qui m'a répondu la première "-. »
Jeune postérité d'un vivant qui vous aime! Mes traits dans vos regards ne sont pas effacés; Je peux en ce miroir me connaître moi-même, Juge toujours nouveau de nos travaux passés! Flots d'amis renaissants! Puissent mes destinées Vous amener à moi de dix en dix années Attentifs à mon œuvre, et pour moi c'est assez !
Le cycle est donc accompli. Vigny, comme Shakespeare, après avoir longuement peiné dans les sombres profondeurs de la pensée humaine, achève enfin ses jours dans la clarté des hauteurs sereines. Moïse ne se plaint plus de sa douloureuse supériorité : ayant eu le rare bonheur de donner cinq ou six fois aux plus inquiètes aspirations de Tâme moderne une réponse inoubliée et inoubliable, il trouve qu'il n'a point trop payé de toute une vie d'angoisses morales ce regain de gloire partielle. « Qu'est-ce qu'une belle
1. « La situation de mes ouvrages est bien simple à présent, écrivait-il en 1852 d'après les renseignements de son éditeur {Corr., 223, 226) : tout est épuisé sous tous les formats, et on les demande beaucoup... Je suis toujours surpris de cette vente régulière et rapide de mes ouvrages, sans annonces, sans articles, sans affiches, sans que ce paisible et insouciant Charpentier se soit jamais donné la peine d'avertir le public de chacune des dix éditions. »
2. Corr., 175. « J'ai toujours remarqué que les premières mains qui m'étaient tendues étaient celles des jeunes gens de votre âge, » écrivait-il à un étudiant en 1851 {Corr., 211). » Le découragement ferait tomber les poètes dans le silence, écrivait-il au contraire en 1839, s'il ne leur venait quelquefois à travers l'espace des témoignages, comme le vôtre, qui veulent dire : « Je vous écoute, parlez encore! » [Corr., 81.)
vie, avait-il dit au départ, sinon une pensée de la jeunesse réalisée par Vàge mûr*? » Maintenant que le voilà arrivé au terme du voyage, il se retourne et voit que sa vie n'est pas sans beauté. En dépit de son isolement altier, malgré la rareté de ses meilleures œuvres, par la seule vertu de son originalité et de sa noblesse, son génie a « fait entendre à l'humanité la parole pour laquelle il était né » : il a légué « aux futurs voyageurs, sublime testament, la carte des flots faite dans la tempête, la carte de recueil qui a brisé sa tète ». Qu'en résulte-t-il?
Une gloire de plus luit dans la nation.
Dès lors, comme le pasteur du peuple hébreu, il n'a plus, en vue de « la Terre promise », qu'à fermer les yeux.
Ton règne est arrivé, pur esprit, roi du monde!
'< Je pense, écrivait-il à propos de « ce renouvellement de sympathie que j'ai trouvé dans les générations de 1835, 1840 et 1857 », qu'il vient seulement do ce que la vérité est éternelle et impérissable, et j'ai eu quelquefois le bonheur de voir clairement la vérité et le courage de la dire. » {Corr., 300.) " Je pensais avanthier encore, ajoute-t-il à propos de la reprise de Chatterton le 7 décembre 1857, en voyant dhin petit coin sombre comme celui d'Alceste ces figures innombrables, pressées, sérieuses, recueillies et jeunes, toutes inconnues de moi, qui venaient, comme une nouvelle armée sortie de terre, pour m'écouter et me serrer la main en disant : Il a raison! ■> Barbey d'Aurevilly va bientôt dire : « Dans les abaissements de la poésie contemporaine, d'inspiration pareille je n'en connais pas », et Brunetiére d'ajouter : « Ce que le romantisme avait perdu d'influence et d'autorité, c'était lui qui l'avait ffae-né ».