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CHAPITRE XII

Avant que ne disparaisse Téphémère enveloppe de cette âme immortelle, il convient d'en fixer sous son dernier aspect les traits mémorables*. Le doux sourire un peu mièvre et ingénu du petit lieutenant de dix-sept ans, si naïvement engoncé en son raide uniforme rouge, après s'être affiné sur les minces lèvres de Stello en une vague expression aiguë, irrésolue, inquiète même, s'irradie enfin sobrement, — comme « en songe », a dit Lamartine, — en « l'olympienne sérénité » d'un mâle visage au menton ferme, au nez droit, au front plus haut que large, aux clairs yeux « bleus de mer », aux sourcils légèrement crispés, aux traits tout à la fois creusés par la souffrance et tendus par l'effort. Sur le pâle et glabre

1. Les meilleurs portraits de Vigny sont, outre le mousquetaire rouge de Carnavalet (voir ci-dessus, p. 2U), ceux de Devéria (15 mai 1831), de Gigoux et d'A. Maurin (vers 18-32), de Lafossc (lithographie exécutée en 1866 d'après une photographie d'Adam Salomon). Dans celui de Devéria, le plus vivant peut-être, Vigny assis a un peu trop cette expression maladive, tourmentée, chagrine même, que lui a si durement reprochée Sainte-Beuve. Sous l'immense front du buste de Maurin persiste encore quelque chose de sombre dans l'air de songerie intense qui domine. Une inspit-

Lithographie de Lafos?;e, d'après une photoûraphie d'Adam Salomon

visage, désormais encadré, non plus parla luxuriante chevelure romantique de Chatterton, mais par de longues et fines boucles blondes à peine blanchies, s'unit au perpétuel air de rêverie distraite qui ne l'a jamais quitté la noble gravité d'une âme triste, résignée, douloureusement, quoique victorieusement maîtresse d'elle-même : l'extase du poète s'y allie visiblement à l'héroïsme du stoïcien. Le grand manteau sombre qui enveloppe de ses larges plis le corps grêle et droit achève de donner à cet austère grand-prêtre de la religion de l'honneur l'aspect tout ensemble « ecclésiastique et militaire » qui lui convient'. « Dès qu'on l'apercevait, dit Lamartine, on le remarquait à l'élégance aristocratique de son allure, à la noblesse sans affectation de ses attitudes, au goût et au style de sa toilette »; mais, « gentleman jusqu'au bout des ongles », il avait beau se faire affable pour tous : sa visible grandeur morale n'écartait que trop aisément ceux qui, demandant plutôt à la vie des jouissances que des devoirs, préfèrent la familiarité à la dignité, le sans-gêne banal à une circonspecte estime des autres comme de soi; seuls les rares élus savaient à la longue trouver, derrière cette haute réserve, dans le ton lent et grave de causeries toujours sérieuses, « le charme et l'abandon spirituel

ration presque heureuse illumine, au contraire, le profil de Gigoux que nous donnons en frontispice; Emile Lassalle n'a fait en 1839 que reproduire ce portrait en sens inverse (profil à gauche). Le fameux Vignj' au manteau, que nous donnons ci-contre, est, à coup sur, le plus idéalement vrai des portraits de l'héroïque stoïcien. Quant au hustc trop vanté du Théâtre-Français, il ne semble être qu'un rajeunissement de Vigny d'après ce portrait de Lafosse : son bel air de noblesse radieuse ne concorde nullement avec les traits authentiques de l'auteur de Chatterton.

d'une intimité exquise ». Bref, dans tous les nobles traits mélancoliques de cet être vaillant aux prises avec une implacable fatalité, la vie avait durement et profondément écrit « les lentes transformations d'une âme bonne », sinon parfaitement simple, « toujours repoussée en ses donations, toujours écrasée par un ascendant invincible », mais parvenue enfin à trouver dans les plus austères devoirs « ce calme parfait, cette égalité d'âme qui ressemble à du bonheur, et qui cache, hélas! un éternel ennui ' ».

Rien dans la vie privée du poète ne pouvait expliquer Tultime sérénité des Destinées. Toujours sur leur auteur impassible « le doigt rude et fatal » faisait peser le «joug de plomb ». Toujours durait « le sombre duel », « le combat éternel de la vie intérieure qui féconde et appelle contre la vie extérieure qui tarit et repousse ». Rentré dans son froid et « sévère » appartement de Paris, « la différence n'est pas grande de ma vie de citadin à ma vie d'ermite, constate-t-il stoïquement : c'est toujours à peu près, dans quelque maison que ce soit, la même vie de frère hospitalier ». « Je quitte le chagrin pour la maladie, et la maladie pour le chagrin. » « Je lutte en vain contre la fatalité : j'ai été garde-malade de ma mère pendant cinq ans ; je l'ai été de ma femme pendant trente ans; je le suis maintenant de moimême. » Dans « l'étroit cercle magique » où il vivait enfermé avec « l'étude, la philosophie, la poésie, le plus pur amour, la plus fidèle amitié- », se projetait l'ombre de la mort.

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