Discours de réception à l'Académie française
renaissance poétique, en cette nouvelle Pléiade, pour parler le langage de l'époque, le poète d'£'/ort parut et brilla comme Tune des plus pures et non des moins éclatantes étoiles. Il est curieux de voir, en effet, comment cette même âme de mystère et de rêve, dont la froide réserve était encore au régiment, comme elle avait naguère été au lycée, réfractaire à tout épanchement d'amitié ou de simple camaraderie, prit feu soudain en cette ardente atmosphère d'enthousiasme poétique et sembla se fondre, pour ainsi dire, ou plutôt vibrer en une communion parfois intime avec d'autres âmes à tout autre égard si différentes de la sienne. « Au bout de quelques minutes, dit un des néophytes, je causais avec Vigny comme si je l'avais connu depuis longtemps. » « Ce très pâle jeune homme à l'air souffrant, dit un autre, était le premier par l'imagination, c'est ce que je dirai toujours en prose comme en vers, moi qui ai assisté aux bouillonnements si riches de cette imagination dans toute sa force, dans toute la plénitude de son effervescence'. » Il convient donc de s'attarder en cette période capitale, quoique exceptionnelle de la vie de Vigny où, en une douzaine d'années, sa faible vitalité ne s'épanouit si brusquement en une belle floraison de chefs-d'œuvre que pour demeurer ensuite, pendant près de trente ans, plus ou moins stérile.
1. Edouard Tarquety, par Fréd. Saulnier, 71; Gaspard de Pons, Adieux poétiques. Un jour Vigny, en garnison à Courbevoie, emmène en voilure ses deux amis Victor Hugo et Emile Deschamps pour déjeuner avec lui au mess des oITiciers; tout le long de la route, les trois amis, tenant une gageure, ne parlent qu'en vers : le cocher stupéfait les prit pour des fous. (Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.)