II. — Amitiés romantiques
Ce furent, sans doute, les frères Emile et Antoni Deschamps qui, dès Tannée 1820, présentèrent leur voisin et camarade d'enfance au jeune rédacteur en chef du Conservateur littéraire, alors âgé de dix-huit ans : il s'appelait Victor Hugo. Sous l'influence entraînante de ce génial adolescent se développa en Vigny la plus ardente amitié qu'il ait jamais connue. D'abord, distantes de la part du grave officier-gentilhomme qui n'use que du « monsieur et ami » et déférentes chez le modeste, quoique exubérant et secrètement ambitieux poète-bourgeois, les relations des deux jeunes gens, également fils de militaires, prirent bientôt un tel ton de fervente intimité que l'aîné finit par signer ses propres lettres du prénom même de son cadet, Victor*. Et ce ne fut plus, dès lors, que fréquent échange de dithyrambiques compliments, de délicats conseils, de tendres recommandations, l'éloge abondant surtout sous la plume du plus jeune, longtemps fidèle à son « attitude de disciple ».
Au Conservateur Vigny donne bientôt un article sur Byron et une poésie, le Bal; à la Muse, deux autres poésies : Dolorida et Sur la mort de Byron, puis deux autres articles dont l'un sur son cousin Bruguière de Sorsum, traducteur de Shakespeare. Hugo recommande Symétha au secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux Floraux, Alexandre Soumet,
1. C'était, il est vrai, le second nom de baptême d'Alfred- Ficior de Vigny.
puis fait dans la Muse un tel éloge d'Eloa qu'il n'eut plus tard qu'à changer un seul mot pour l'appliquer non sans perfidie au Paradis Perdu de Milton. Vigny est témoin au mariage de Hugo ; il prend à la mort de sa mère, puis à celle de son premier-né, une part touchante; il lui confie précieusement la publication de son Satan inachevé, au cas où « les boulets espagnols ne respecteraient pas le poète * ». On eût même pu croire que les deux amis s'entendaient jusque pour l'impression de leurs œuvres, « alternant leurs récits ou leurs chants^ », tant le parallélisme de leur double carrière était manifeste : tandis qu'en 1822 Vigny publiait ses Poèmes, Hugo publiait ses Odes et Poésies diverses; en 1824, le premier donnait. jF/ort et le second ses Nouvelles Odes; en 1826, l'un Cinq-Mars ei Poèmes Antiques el Modernes, l'autre, Bug-Jargal et Odes ei Ballades. La critique elle-même, comme par un tacite accord d'une rare délicatesse, semblait s'ingénier à tenir la balance en suspens entre deux rivaux si amicalement unis : si elle signalait, par exemple, une profonde différence entre leur originalité native, ce n'était que pour mieux insister sur l'égalité de leurs mérites. « La moindre préférence, conclut le Moniteur du 29 octobre 1822, serait une injustice; et cependant, comme pour doubler nos plaisirs en les variant, si tout est égal entre eux, rien n'est pareil, ni le système de composition, ni la facture du vers, ni le coloris et les mouvements du style. »
Comment donc oser séparer des amis si dignes du Monomotapa? Pourquoi faut-il que les exigences de