‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 28 sur 199 · Discours à V Académie française · texte numérisé non relu

Discours à V Académie française

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la vie retiennent Tun d'eux à Bordeaux ou à Rouen? « Trois jours seulement nous séparent et ces trois jours sont comme trois ans, » écrit Hugo. « J'ai besoin de vous dire avec la voix et le regard combien je vous aime : depuis si longtemps vous me manquez. » « J'ignore, déclare-t-il même, si ma lettre sera pour vous ce que les vôtres sont pour moi ; mais j'y puise du courage, de l'enthousiasme et du talent. Elles me rendent plus grand et meilleur quand je les reçois et quand je les relis. Votre courant est comme électrique, et mon mérite est de pouvoir quelquefois me mettre de niveau et entrer en communion avec vous... Vous savez combien je vous aime, Alfred. (Ailleurs : « J'aime votre cœur comme j'aime vos vers ».) Saluons ensemble cette année qui vieillit notre amitié sans vieillir notre cœur. » Bientôt même, avec toute la naïve exubérance d'un jeune époux en lune de miel, Victor félicite Alfred de son proche mariage avec une « douce et belle et bonne fille de Jephté ou d'Otaïti ». « Nous allons nous revoir, ajoute-t-il, et l'accord de nos caractères se complétera par la ressemblance de nos vies. Nos femmes s'aimeront comme nous nous aimons, et à nous quatre nous ne ferons qu'un '. » Ce fut précisément ce malencontreux mariage qui amena, au contraire, ou tout au moins prépara la désunion : une fois richement établi dans le faubourg Saint- Honoré, le comte de Vigny eut apparemment moins à cœur de faire fréquenter à l'exotique comtesse les modestes et parfois quelque peu bohèmes cénacles du quartier latin que les grands salons aristocra-

1. Correspondance de Victor Hugo, t. I; Ernest Dupuv, op. cil., 239-249.

tiques des deux rives, chez les princesses de Ligne et de Craon, par exemple, chez les duchesses de Maillé et de la Trémoille, chez la marquise de Lagrange, chez la comtesse de Damrémont, chez jyjme d'Agoult ', etc. Dans le siège d'ami ainsi laissé vide au modeste foyer de la rue de Vaugirard un nouveau venu eut tôt fait de se glisser : ce fut pour le commun malheur de tous.

Celui-là, tout jeune aussi, était un pâle, timide, maladif carabin blond qui, récemment échappé aux horreurs des cliniques, se croyait pour la poésie une irrésistible vocation, alors qu'il était en réalité destiné à rhonneur, à ses yeux négligeable, de devenir l'un des maîtres de la prose française : c'était Sainte-Beuve. Il n'y a pas lieu de suivre ici le caméléonesque personnage en ses morbides et dangereuses, non moins que douloureuses, évolutions dans

1. C'est chez celle dernière qu'il lut sa Frégate « la Sérieuse » ; elle ne fut pas goûtée. « Ma pauvre frégate a fait naufrage dans votre salon », lui dit-il en se retirant. (Daniel Stern, Mes Souvenirs, .345.) Dans sa Première Lettre Parisienne (signée Y), parue dans VAvenir du 3 avril 1831, Vigny s'efforce ingénuement de combattre le double préjugé qui lui semble si fâcheusement séparer le faubourg Saint-Germain du quartier latin. « A lire presque toutes les feuilles publi(jue3, dit-il, à voir vos ignobles caricatures, à entendre les parodies grotesques de la scène, vous croiriez ce faubourg un repaire de douairières édentées, agenouillées devant de vieux portraits de famille ou furetant des parchemins poudreux. 11 serait bien temps d'en finir avec ces billevesées... Cette politesse (du faubourg) gène, ajouta-t-il; elle est à charge aujourd'hui à beaucoup d'hommes : s'astreindre à quelques formes de langage ou de costumes; écouter quelquefois; renoncer aux jurons, à la colère et à la pipe, c'est posant On s'éloigne, on ne voit plus que de bons compagnons et de joyeux convives; on fait de la rudesse, de la bonhomie, de la franchise à grands coups de poing sur l'épaule, entre le punch et l'écarté. Tout parait bien fade auprès de cela; s'en tirer n'est pas facile; il est plus court de se faire de ses habitudes une vertu. »

le ménage Hugo, dont il devait si profondément troubler le bonheur ; seule nous importe son attitude envers Vigny. Il venait justement d'écrire dans le Globe du 8 juillet 1826 une malveillante critique de Cinq-Mars, où il avoua plus tard « avoir plus soigneusement relevé les taches que fait valoir les beautés supérieures ' ». Hugo s'empressa, par un élogieux article de la Quotidienne (30 juillet 1826), d'en atténuer la portée, non sans se ménager pourtant la faveur du critique. Si Vigny sut par les Hugo le nom de ce détracteur anonyme, il ne lui en garda guère rancune : Sainte-Beuve excellait déjà si bien dans Tart de la palinodie ! « Juliette et Roméo, écritil au « cher et excellent ami » de la veille, Othello et Desdémone sont à jamais liés à votre nom; vous êtes Shakespearien de ce côté comme vous êtes Espagnol par Dolorida, comme vous êtes Grec par la Dryade et Symétha, comme vous êtes biblique par Moïse, comme vous êtes vous-même, vous seul, poète et romancier français du xix" siècle par Cinq- Mars et Eloa -. » Et, prenant la lyre mal accordée de Joseph Delorme, le voilà qui s'écrie :

Chantre des saints amours, divin et chaste cygne,... Reprends ton vol et phine à la voûte éternelle 3.

et qu'il prédit dans les Consolations :

Vous rentrerez au ciel une couronne au front Et vous me trouverez, moi, sur votre passage, Sur le seuil à genoux, pèlerin sans message... Adorant au dehors l'éclat du sanctuaire... Vous me prendrez la main et vous m'introduirez.

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