‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 31 sur 199 · Correspondance · texte numérisé non relu

Correspondance

victimes, c'est-à-dire ses détraqués, ses aliénés, ses suicidés 1. Le bon sens des plus sages, on le voit, n'en sortit pas indemne. Si Vigny, si morbidement sensible sous ses airs de parfait gentilhomme pondéré, se ressentit de la tourmente plus profondément et plus longuement que bien d'autres, il n'y a pas lieu de s'en étonner : se méfiant moins, il s'abandonna davantage. Toutefois, des acclamations comme les siennes, dont l'écho retentit plus sonore encore dans la Correspondance de Hugo, montrent bien, parleur exagération même, tout ce qu'il y eut, en ces amitiés romantiques, d'exalté, de surchauffé et partant d'instable.

III, — Les grandes journées romantiques.

Plus l'exaltation est grande, plus la réaction est proche : après tant de protestations d'amitié, l'heure des inimitiés allait sonner. Le subtil Sainte-Beuve s'en doutait, lorsqu'il écrivit à Vigny dès 1829 :

Vous abordez la vie et le monde et les drames, C'est bien : là sont des maux, mille dégoûts obscurs, Mille embûches sans nom en des antres obscurs.

On en était alors, en effet, au plus fort de la mêlée littéraire : il s'agissait d'enlever aux classiques leur dernier boulevard, « la citadelle du Théâtre- Français ». Ce n'était plus derrière le rempart des livres, dans le silence du cabinet ou tout au plus

1. « Le romantique n'est pas seulement un ridicule, écrivait Cyprien Desmarais dans le Glohe du 11 juin 1825; c'est une maladie comme le somnambulisme ou Tépilepsie. »

devant l'auditoire trié des petites chapelles qu'il fallait vaincre sans péril et triompher sans gloire; c'était au feu de la rampe, sous le brutal éclat des lustres, dans la fiévreuse rivalité de sympathies et d'antipathies surexcitées, qu'il fallait désormais, payant de sa personne, publiquement s'expoeer à l'injure des sifflets à défaut de la clameur des applaudissements populaires : l'amour-propre, cette plaie toujours à vif des hommes de lettres, en devait singulièrement pâtir.

Dès 1823, Stendhal avait ouvert les hostilités contre Racine au nom de Shakespeare, récemment traduit à nouveau par Guizot; mais la véritable déclaration de guerre fut la Préface de Cromwell et le premier engagement sérieux le ^enr//// d'Alexandre Dumas. Tant qu'on s'en tint aux platoniques manifestations, si bruyantes qu'elles fussent, de l'injouable Cromwell, il n'y eut pas encore grand mal; Hugo, de son côté, approuva d'autant plus chaudement le Roméo et Juliette de Vigny et Emile Deschamps qu'il ne devait pas être joué : « Votre Roméo est admirable, écrit-il à Vigny, c'est le Roméo de William et cependant c'est le vôtre : il fallait avoir autant de génie que le vieux poète pour le traduire ainsi ' ». C'est quand, non satisfait des enthousiasmes spontanés, on prétendit organiser de factices victoires que les choses commencèrent à se gâter.

Vigny s'avise, tout d'abord, de fonder « une sorte de syndicat d'auteurs » que Hugo baptise pompeusement « consulat de gloire et d'amitié »; il devait naturellement avoir son « organe périodique ». Mais

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