Voir son article-pamphlet, la Camaraderie littéraire
était ce soir-là chez Victor Hugo. On se figure mon enthousiasme : j'avais vingt ans; j'étais l'eçu à bras ouverts par les poètes les plus en renom et, après tout, Victor Hugo était un homme de génie. Je croyais assister à la lecture du Cid; j'avoue même que je ne rougis pas de le lui dire à la fin de la pièce... Le salon du messie romantique était curieux à voir: Victor Hugo lisait lui-même et lisait bien... Le petit Sainte-Beuve tournait autour du grand Victor... L'illustre Alexandre Dumas, qui n'avait pas encore fait schisme, agitait ses énormes bras avec une exaltation illimitée : je me rappelle même qu'après la lecture, il saisit le poète et, le soulevant avec une force herculéenne : « Nous vous porterons à la gloire », s'écria-t-il... Le statuaire David faisait mine de réfléchir. Quant à Emile Deschamps, il applaudissait avant d'avoir entendu... On servit des rafraîchissements : je vois encore l'immense Dumas se bourrer de gâteaux et répéter la bouche pleine : « Admirable ! admirable ! » Cette comédie qui succédait si gaiement à ce drame lugubre ne finit ellemême qu'à deux heures du matin \ »
Si pareilles manœuvres de stratégie littéraire répugnaient à la dignité de l'officier-poète, il eut certes grand tort de s'y prêter chez lui-même ; mais la fièvre le tenait; et c'est d'une plume toute romantique qu'il rédigeait ses invitations à de si belles parades : « Vendredi 17, à sept heures et demie précises du soir, le More de Venise vivra et mourra par-devant vous, mon ami; si vous voulez faire asseoir l'Ombre de Joseph Delorme à ce banquet funèbre, sa place