Nouveaux Lundis, VI
3. Voir particulièrement les Origines littéraires d'Alfred de Vigny
signalé, c'est comment de cette complexe imitation plus ou moins superficielle se dégagent lentement les tendances prédominantes qui vont peu à peu constituer, chez le poète penseur, sa double originalité et de poète et de penseur : c'est là ce qu'en d'étroites limites nous voudrions tenter d'indiquer.
Le premier poème du recueil est le plus long que Vigny ait jamais écrit : Héléna, trois chants de plus de neuf cents vers; « essai, dit-il cavalièrement, fait à dix-neuf ans ». Il ne semble que trop prouvé, il est vrai, qu'à part certains morceaux de bravoure, comme il s'en trouve au début du deuxième chant, l'œuvre en son ensemble ne date guère, ainsi que le présumait Sainte-Beuve, que de 1821 *. « La Fiancée
dans la Jeunesse des Romantiques (p. 290-368), par M. Ernest Dupuy, Byron et le Romantisme français (p. 360-406), par M. Estève, et Thomas Moore et Alfred de Vigny, par M. Baldensperger, dans The Modem Language Review, July 190(5.
I. Dans l'étude aussi minutieuse ([u'approfondie qui précède sa réédition (ï Héléna (Paris, 1907), M. Éstève semble bien avoir irréfutablement démontré que les soupçons de Sainte-Beuve attribuant à l'année 1821 l'exécution définitive de ce poème ne sont que trop justifiés. On ne commença guère à connaître en France les œuvres de Byron qu'en 1818 par l'édition anglaise publiée à Paris par la librairie Galignani et aussitôt signalée avec faveur par iMalte-Brun dans le Journal des Débats. Mais « la grande vogue ne date que de l'apparition en 1819 et 1820 de la traduction Amédée Pichot ». Or, comme le prouve incontestablement la confrontation de certains passages imités ou même paraphrasés par Vigny, c'est de cette traduction que le poète français se servit, dés lors comme presque toujours, faute d'avoir, surtout à cette époque, une connaissance sutTisanle de la langue anglaise pour ne recourir qu'au seul texte de Byron. Ce ne fut vraisemblablement que quelques semaines plus tôt que l'attention de Vigny dut être attirée vers Byron par les traductions de Parisina (août 1819), Darkness (octobre 1819) et d'extraits de Manfred (janv.-fév. 1820) données dans le Lycée français par son cousin Bruguière de
(VAbydos, disait Vigny en décembre 1820', étale toute la grâce des mœurs asiatiques et toute la patience servile des Grecs opposées à la cruauté infatigable des musulmans; de temps à autre, au milieu de ces contrastes modernes, le poète réveille les souvenirs de la Grèce antique. » Or le premier chant à'Héléna. sinspirant surtout de Childe Harold, du Giaour et du Corsaire, montre précisément « la grâce des mœurs asiatiques et la patience servile des Grecs » ; le deuxième, saidant surtout des Martyrs et de l'Itinéraire de Chateaubriand, « réveille les souvenirs de la Grèce antique »; enfin, le troisième emprunte au Sièçje de Corint/ie un dénouement conforme à « la cruauté infatigable des Musulmans ». Par malheur, toute la couleur ou toute la véhémence de ces deux grands maîtres de Vigny : images, comparaisons, descriptions de 1 un, mouvements, violences, outrances pathétiques de Tautre, s'harmonisent assez mal avec le pâle et pénible style pseudo-classique : froides personnifications, exsangue mythologie, banales épithètes et métaphores usées, antithèses et périphrases savantes, qui forment le fond suranné de cette œuvre par trop composite. N'étaient quelques qualités de verve, de grâce et d'harmonie éparses en de rares passages, cet ambi-
Sorsum. Vigny semble bien être sous l'influence de ces récentes lectures lorsqu'en dccemlire 1820 il écrit dans le Conservateur littéraire son article dilhyramhique sur les Œuvres complètes de Lord Biron (sic). << De 1819 à 1820, conclut M. Estève, il n'y a pas ou peu s'en faut un seul poème de Vigny qui ne porte à un degré plus ou moins sensible les traces de l'inspiration byronienne. » Comme Lamartine, Vigny eut donc pu répéter : « Je suis ivre de celte poésie ».