‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 44 sur 199 · Vigny à Paul Foucher, 20 avril 1828. {Corr · texte numérisé non relu

Vigny à Paul Foucher, 20 avril 1828. {Corr

traditionnelle de l'auteur des Jardins avait de trop insuffisant et surtout de trop machinal; au banal cours de versification que Delille, suppléé par Millevoye, adressait ainsi à toute la génération contemporaine, il ajouta quelques bonnes leçons de métrique demandées au génial novateur de la Jeune Tarenline et de r Aveuglée Et il se trouve que ce laborieux apprentissage, qui dénotait chez le jeune poète « un invincible amour de l'harmonie », lui valut parfois, dès ses premières œuvres, une souplesse de mouvement qu'il n'eut point toujours dans les dernières; qu'on en juge par la variété des rythmes, si impétueux chez Ménalque, si vifs et si gracieux chez Bathylle, si tristement langoureux chez l'amant de Symétha.

En ces charmants « poèmes antiques », dont la grâce maniérée sortit si étrangement de tabagies de corps de garde, — dans la Dryade surtout (1815), cette délicieuse « idylle dans le goût de Théocrite », ou plutôt de Virgile, et bien plus encore de Chénier dont se retrouve la facture brisée, — ce qu'il y a de

1. Sainte-Beuve, en sa malveillance habituelle pour Vigny, l'accuse d'avoir antidaté ses « poèmes antiques » de quatre ou cinq ans, non seulement dans le but, dit-il, (l"exagérer sa précocité, mais encore d'échapper au soupçon d'avoir imité André Chénier dont les poésies ne furent publiées par Henri de Latouche qu'en 1819. M. Ernest Dupuy a fort bien démontré que, sans parler des vers politicjues de Chénier parus de son vivant, la Jeune Captive avait été publiée dans la Décade Philosophique de 1795 et la Jeune Tarentine dans le Mercure de France de 1801. Chateaubriand cita, en outre, divers passages de Chénier dans le Génie du Christianisme et Millevoye cita VAvtugle presque en entier. Cela ne suffit-il pas à expliquer l'influence de Chénier sur Vigny avant 1819? Cette influence n'échappa point, du reste, aux contemporains : •< Toi qui nous rends Chénier, jeune et brillant Vigny », disaitGaspard de Pons en ses Inspirations poétiques (p. 87).

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plus remarquable, toutefois, au point de vue des sentiments, c'est que l'ardente volupté des beautés plastiques semble mieux inspirer le poète de Suzanne que la chaste extase des passions idéales. Si Ton en juge par l'éclat des couleurs et .la verve du style, la brune bacchante Ida l'emporte autant sur la blonde vierge Glycère que demain encore le démon des jouissances terrestres Satan l'emportera sur l'ange des célestes tendresses Eloa, et longtemps aussi la sensuelle Dalila sur l'intellectuelle Éva. En ces premières heures j^mour ne fait encore que sourire une aimable sensualité, qui, cruellement déçue plus tard, ira s'exaspérant en fureurs tragiques. Samson jeune, en dépit des tendres avis maternels, se joue, avant de la maudire, de « la vipère dorée »; il l'aime, n'en connaissant que les souples caresses et non la morsure envenimée '.

1. " Entre 1818 et 182.Ï, dit iM. Ernest Dupuy {Revue de riiist. lill. de la France, avril-juin 1903) le camarade et complice des folies amoureuses de Gaspard de Pons n'avait rien de mélancolique; comme poète, il écrivait des vers antiques très ardents qu'il n'a pas publiés; comme homnie, il ressemblait alors à Don Juan plus qu'à René ou à Werther. » M"" Ancelot laisse, en efl'et, deviner chez son jeune ami vers 1824 quehjue chose de ])lus vif encore que cette <■ co<(uetterie » dont parle aussi M™" Sophie Gay : « Au milieu de cette réunion de femmes, quelle est donc cette figure, gracieuse et maligne en même temps, qui ressemble à un page prêt à faire une espièglerie ? Prenez garde ! il est capable, à en juger à son air, de dérober un ruban à celle-ci, un baiser à cellelà : c'est Chérubin, blond, vif, alerte... et déjà officier... un peu mauvais sujet. >• (Un Salon de Paris, 182^-186^, Paris, 1866). Sous la mélancolie générale du portrait de Carnavalet perce, de même au fond du regard souriant, une pointe de cette malice ingénue. Au moins ne faut-il pas exagérer : sous ces accès d'exubérance juvénile persiste la mélancolie foncière dont nous entretiennent complaisamment Vigny et ses amis; et il convient, croyons-nous, d'interpréter avec M. Estève cette très commune dualité juvénile par les paroles même de Vigny à propos d'un pareil contraste

Dans la Femme adulière des « poèmes bibliques » (1819) où, pour la première fois, apparaît nettement l'influence de Byron', cette môme volupté, romantiquement exaltée par les affres du crime et de la mort, se trouve, en outre, comme enflammée par tout le feu sacré du Cantique des Cantiques et comme amplifiée par le vaste décor des grandes images orientales; déjà s'insinuent toutefois la pitié évangélique et une tendresse bien moderne. En cette même année, il est vrai, au pathétique dénouement du Somnambule (1819) également imité de Parisina, se mêle une impitoyable morale biblique :

Il ne m'a point aimée ! Oh ! ta sainte colère

A comme un Dieu vengeur poursuivi nos amour.^ !

Ainsi viennent presque dès le début, en partie à vrai dire sous l'influence byronienne, se mêler les préoccupations morales à ces premières inspirations si franchement voluptueuses.

d'apparente gaieté et dr noire tristosïo (juMl signale chez Byron. « Ne serait-ce pas simplement l'eiïel du monde sur l'homme? dit-il. Tous n'ont pas le courage de se montrer tels qu'ils sont... 11 est des peines intérieures si ridicules aux yeux du vulgaire et qui jettent dans un si étrange étonnement ces gens qui ne comprennent d'autres chagrins que ceux des conventions sociales, qu'il n'est pas surprenant qu'un homme de génie malheureux cherche dans un visage impassible el froid un rempart contre la pitié curieuse et glacée du commun des liommes. - (Conservateur littéraire, déc. 1820.)

1. M. Estève a nettement montré qu(' <• la peinture du trouble de l'épouse coupable, et surtout le Irait qui la termine », sont empruntés à la traduction de Parisina par Bruguière de Sorsum, justement parue dans le Lycée français d'août 1819. « Dans Parisina, écrivait du reste Vigny dès décembre 1820 (Conservateur littéraire, III, 212-216), nous trouvons un modèle ravissant de descriptions voluptueuses. » On voit qu'il en a fait son profit.

« Lord Byron jette une telle défaveur sur la vie présente, dit V^igny vers cette époque, et tant de doutes sur la vie future que l'on partage le désespoir qui semble avoir inspiré le poètes » Il est bien remarquable, toutefois, que c'est moins contre la souffrance de sa propre vie que contre l'iniquité de toute vie humaine que Vigny n'a dès lors cessé de se révolter. Ses Emmanuel et ses Eloa, loin d'être, comme les Harold et les Manfred, d'égoïstes aristocrates tout à la fois fiers et furieux de leurs souffrances, sont de modestes et calmes héros de la pitié. Une inextinguible soif de justice exalte autant leur raison qu'elle exaspère leur cœur. Aussi est-ce plus encore l'élément intellectuel de son scepticisme et de son pessimisme que l'élément sentimental de son égoïsme et de sa révolte que Vigny emprunte à Byron; et, jusqu'en ses plus sacrilèges audaces, c'est moins contre Dieu qu'en faveur do l'homme que sa voix s'élève. L'athéisme de Vigny n'est donc jusqu'en son fond morbide qu'une forme pervertie de sa moralité, et le poète du Déluge et cVEloa demeure, jusqu'en son impiété, sinon théologiquement croyant, du moins très humainement religieux.

Ces poèmes bibliques appellent une autre remarque. C'est bien moins à l'Evangile qu'à la Bible que Vigny emprunte sa première conception de la divinité, car son Dieu est bien plus l'impitoyable tyran vengeur du petit peuple hébreu que l'universel père miséricordieux des chrétiens et particulièrement des catholiques. Cette étroite conception de Dieu qui l'a fait appeler janséniste, si elle ne vint pas à

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