Conservateur Uttcrairr
Vigny uniquement de la rigide piété de sa mère et d'une lecture assidue de la Bible, dut tout au moins se trouve!- singulièrement Tortillée par l'influence inconsciemment protestante de Byron, dont les premières notions religieuses furent presbytériennes, c'est-à-dire calvinistes. Vigny fut toujours assez tendre, au contraire, pour la douce morale évangélique : dans le Mont des Oliviers, par exemple, c'est pour la détresse tout humaine du Fils qu'il prend parti contre la dureté archaïque du Père ^ Il n'est pas douteux qu'à s'attaquer ainsi à l'antique Dieu du Déluge, de Moïse, de Jephté etd'Eloa, l'athéisme de Vigny perd en portée tout ce quil gagne en âpreté. Sans doute, c'est au nom des meilleures aspirations du cœur et de la raison; cest en faveur d'un plus parfait idéal de justice et de bonté que part en guerre ce vaillant chevalier de la Conscience outragée ; mais il faut avouer qu'en dirigeant sa lance contre l'un des épouvantails hiératiques qui de nos jours effraient le moins les âmes humaines, il donne à sa très noble attitude un aspect tant soit peu donquichottesque. Or, lorsqu'à la longue, comme l'indique le Journal plus encore que les poèmes, Vigny mêle à sa vieille notion anthropomorphique de la divinité nos plus modernes concepts de déterminisme scientifique, il est remarquable que sa primitive haine du Créateur, graduellement refroidie par tant dabstractions, s'exaspère de moins en moins de toute l'immense
1. Voici, entre autres, une note de son Journal de 1829. « Du Christ. — L'humanité devrait tomber à genoux devant cette histoire, parce que le sacrifice est ce qu'il y a de plus beau au monde, et qu'un Dieu né sur la crèche et mort sur la croix dépasse les bornes du plus grand sacrifice » (p. 42).
puissance et de toute la transcendante iniquité qu'il prête ainsi à un Dieu devenu à ses yeux de plus en plus impersonnel. Son fatalisme à demi scientifique s'apaise en résignation stoïque, et le silence bientôt lui suffit. Au fond, pourtant, la douleur de vivre et la soif de justice persistent si intenses chez Vigny qu'à défaut de la divinité traditionnelle elles ont encore besoin de quelque suprême personnification diabolique pour s'épancher en plaintes ou s'exalter en malédictions; la fameuse prosopopée de la Maison du Berger nous en est la meilleure preuve : si ce n'est plus désormais au Dieu d'aucune religion que s'en prend la morale outragée de Vigny, c'est, du moins, à une vivante Nature des choses qu'il hait d'autant plus qu'il l'admire, parce que sa froide beauté écrase notre bonté méconnue. Bref, pour qui voit dans l'idée de Dieu l'idéal toujours progressant d'une humanité en marche, il paraîtra que c'est au nom du Dieu de l'avenir contre le Dieu du passé que Vigny s'est toute sa vie épuisé en luttes héroïques, sinon chimériques ^
Jusqu'ici, à vrai dire, en cet aimable, habile et erotique pasticheur éphémère dont la mièvre élégance un peu surannée de troubadour tour à tour hellénisant et hébraïsant s'ingénie si curieusement à mêler le nouveau bric-à-brac romantique au vieux magasin des accessoires classiques, rien ne transparaît encore
1. Il était logique qu'en se plaçant à ce point de vue riioinine apparût parfois à Vigrny supérieur à Dieu : » La question serait que l'homme est plus grand que Dieu, écrit-il à propos d'un projet de <• poème ■> ou de « drame », en ce sens qu'il peut sacrifier sa vie pour un principe tandis que la divinité ne le peut pas ». « J'ai trop d'estime pour Dieu, écrit-il dans le même sens, pour craindre le diable. »
OU à peu près de cet épique moraliste stoïcien dont Tâpre austérité va bientôt imposer sa rude vertu à l'attention de tous. Soudain cette forte originalité s'annonce nettement dans VOde au Malheur (1818). Ce poème — sur l'intérêt ou la valeur duquel Vigny hésita longtemps, le supprimant en sa deuxième édition de 1829 pour le rétablir en sa troisième de 1841 — est bien de toutes ses œuvres de début si remarquablement impersonnelles la plus personnelle en son fond comme en sa forme, n'étaient quelques emprunts de détails'. >< Si le malheur m'assaille de toutes parts et m'accable, moi, « fils de douleur », s'écrie en son orgueil naissant ce persécuté par persuasion, eh bien! soit : viens, ô gloire, par mes vers immortaliser mon malheur; car mon malheur est signe d'élection divine, et c'est là encore m'immortaliser moi-même. » Voilà certes un raisonnement bien byronien, presque même avant l'heure; chose curieuse, il coïncide exactement avec la crise de pessimisme qu'à cette même époque, et sous la même influence étrangère, traverse Lamartine et qu'il révèle si éloquemment en sa propre Ode au Malheur-, C'est mieux encore : la conception de cette œuvre, voire quelques vers, évoquent déjà certaines Nuits de Musset; bien plus, l'inspiration sinistre, le ton parfois brutal, le rythme court et dur anticipent
1. La personnilication du Malheur semble, en effet, moins due à l'influence même de Childe Harold et de Manfred qu'à certain passage de la Fiancée de Messine que cite M"'° de Staël {De l'A llemagne, II, ch. XIX) et dont Victor Hugo tire en cette môme année son épigraphe pour l'Ode sur la Mort da Duc de Bcrrv (cf. Eslève. op. cit., 368).
2. En ce « blasphème byronien », écrit sous l'iafluence manifeste de Childe Harold et plus tard intitulé Désespoir, se trouvent
jusqu'aux Fleurs du Mal. Baudelaire dut s'y découvrir un modèle; et le maître ne désavoua pas, du reste, ce disciple compromettant.
Le Malheur rude, il nous épie,
Près de nos seuils épouvantés...
Où fuir?...
Au soleil et dans les ténèbres,
En tous lieux ces ailes funèbres
Me couvrent comme un noir manteau.
.... et ses mains livides
Sur mon cœur tiennent le couteau.
Il me parle dans le silence.
Et mes nuits entendent sa voix; Dans les arbres il se balance Quand je cherche la paix des bois; Près de mon oreille il soupire; On dirait qu'un mortel expire. Mon cœur se serre épouvanté.
Vers les astres mon œil se lève, Mais il y voit pendre le glaive De l'antique fatalité.
En dépit du gracieux mouvement rythmique qui le parcourt [Courez, Jeunes beautés... dansez...), le poème suivant, dont le mélange encore assez neuf d'observation réaliste et de clichés classiques, fit,
d'inoubliables paroles qui durent hanter la mémoire de l'auteur du Mont des Oliviers et de la Maison du Berger :
Levez donc vos regards vers les célestes plaines : Cliercliez Dieu dans son œuvre; invoquez dans vos peines
Ce grand consolateur:
Malheureux! sa bonté de son œuvre est absente; Vous cherchez votre appui? l'univers vous présente
Votre persécuteur.
Héritiers des douleurs, victimes do la vie, Non, non, n'espérez pas que sa rage assouvie
Endorme le malheur, Jusqu'à ce que la Mort, ouvrant son aile immense, Engloutisse à jamais dans l'éternel silence
L'éternelle douleur '.
paraît-il, sensation à l'époque, le Bal (1818), si « moderne », à entendre Sainte-Beuve ', si « éblouissamment beau », nous ramène en arrière, au contraire, au temps des Delille, des Soumet et des Guiraud, avec tout son faux luxe de fades épithètes, de métaphores fanées, de périphrases guindées, de mièvres grâces pédantesques. On croit y voir un grave jeune homme, trop semblable à Tauteur luimême, qui, dans un vieux salon démodé de la Restauration, se prodigue, assez piteusement du reste, en froides minauderies et en prudhommesques conseils devant un groupe justement railleur de « folâtres » valseuses.
Autrement poignante, malgré son ton quelque peu mélodramatique, est la Prison, écrite en 1821 sous l'influence probable du Prisoner of Chillon, puis complètement remaniée en 1829. Là s'affirme le premier blasphème de Vigny : « Comment pourrais-je croire en votre Dieu, raisonne le Masque de Fer, moi qui, le plus innocent des hommes, ai toute ma vie tant souffert? » et, rebelle aux supplications du vieux prêtre attendri, l'incrédule raisonneur expire, comme plus tard le Loup, en un mutisme imperturbable.
•> Dites : " Je crois en Dieu. - La mort vous est ravie. — Laissez en paix ma mort: on y laissa ma vie. •■
Ce farouche prisonnier n'en cvoque-t-il pas un autre? Lisez le journal de 1832 : « Je sens sur ma tête, dit
1. 11 est vrai que, plus tard, en 1804, sous Tinfluence des progrès accomplis ou de son hostilité croissante a l'égard de Vigny, il rappelle ■< poésie de transilion, qui cherchait à s'insinuer dans la vie, dans les sentiments et les mœurs du jour, en évitant toutefois le mot propre ». (Nouv. Lundis, VI, 406.)
Vigny, le poids d'une condamnai ion que je subis toujours, ô Seigneur! mais, ignorant la faute el le procès, je subis ma prison. J'y tresse de la paille quelquefois, pour oublier. » La condition humaine n'a point varié : la terre est toujours une prison inique; seul, Tétat d'âme varie : il oscille de l'imprécation irritée à la plainte dolente, de la révolte à la patience. — En apparente opposition, quoiqu'on réelle concordance, avec celte altitude indignée ou résignée, le Trappiste fait entendre dès octobre 1822 un premier appel au dévouement aveugle pour quelque noble cause (ici la cause légitimiste), dussent les maîtres, rois ou dieux, cire injustes envers leurs héroïques victimes.
Hommes toujours dét^'us, j'en appelle à vous lous. Interrogez vos cœurs, voyez autour de vous... Amis, frères, amants, ({ui vous a donc appris ' Qu'un dévouement jamais diit recevoir son prix?
Supprimez une dernière profession de foi en Dieu et en la légitimité des rois, et vous voyez nettemenl se manifester ici, en son premier germe el sous son double aspect : endurance el dévouement, la double
-1. Cette conception du devoir poussé jusqu'à l'abnégalion ii l'égard des rois, fussent-ils ingrats et traîtres, domine tout le roman de Cinq-Mars, auquel Vigny devait songer, sinon travailler, dès cette époque. Bassompierro refuse d'être enlevé à la soldatesque qui vient l'arrêter : « C'est par ordre du roi, dit-il; nous devons respecter ses volontés; gardez cette ardeur pour son service. » « Les héros » de Perpignan •< sont bien mal récompensés; pas une faveur, pas une question llatleuse! — Gela ne nous empochera pas de nous faire tuer demain, s'il le faut, dit le jeune Olivier en riant. • Ailleurs (II, 87) le roi trahit le sujet. Vigny, officier pauvre sans avancement, ne se considérait-il pas lui-même comme une victime de la sotte ingratitude des Bourbons?
ALFRED Dr. VIGNY.
moralité des Deslinées. A liniquité du dehors répond rabnég-ation du dedans; au pessimisme né des choses, le stoïcisme né de Thomme. Si le mal est au-dessus de nous, autour de nous, en nous-mème, qu'importe, pourvu que vaillante soit notre volonté et claire notre intelligence? Ce mal universel, dominons-le, méprisons-le, subissons-le fièrement; même écrasés par lui, fût-il d'origine divine, nous valons mieux que lui. Contre tous les stupides assauts de la fatalité prévaut lorgueil puissant.
Sans doute, malgré toute leur portée morale, en dépit des fortes descriptions imagées de Fun et des pathétiques visions hallucinées de l'autre ^ ces deux poèmes, le dernier surtout, n'en restent pas moins en leur pénible exécution manifestement médiocres; Moïse (1822), au contraire, est un pur chef-d'œuvre, une de ces magistrales créations que la perfection de la forme comme loriginalité du fond sauveront à jamais de l'oubli. Le pire des malheurs, y proclame Vigny, c'est la grandeur; eh! oui : quoi qu'en disent les vieux préjugés vulgaires, il n'est pire malédiction pour la créature que la prédilection même du Gréa-
I. Ces deux vers ne bondissent-ils pas d'une saine allégresse :
Dieu! qu'on doit être heureux parmi les matelots 1 Que je voudrais nager dans la fraîcheur des flots '.
Par contre, inutile d'insister sur les faiblesses, les gaucheries, les puériles ou ambitieuses prétentions de ces œuvres lentes, obscures, avortées. En présence de si pénibles débuts, comment a-t-on pu affirmer que Vigny avait <• le travail facile » ? L'énergique concision de ses meilleures œuvres vient, au contraire, de l'opiniâtreté acharnée de son labeur, de la persévérante contention de sa pensée; pour lui, surtout, il est vrai de dire que In génie est une longue patience. Quelle différence avec la facile quoique trop souvent vaine exubérance de Victor Hugo, de Lamartine et de Byron!
leur. Être l'élu de Dieu, c'est être l'exclu des hommes. c< Il n'y a de bonheur que dans les voies communes », avait dit Chateaubriand ; « toute supériorité est un exil », répétait ^1""= Swetchine. Le malheur est la rançon du génie. Heureux donc les médiocres, comme le prêchent à l'envi l'Évangile et la science! car à eux seuls appartient le repos sans souci, l'amitié sans contrainte, l'amour sans réserve; à eux, en même temps que l'idéal royaume des cieux, les vulgaires jouissances de la terre! Le « sage parmi les sages » voit « tarir ses espérances »; le puissant parmi les puissants n'inspire que « l'ellroi » ; « triste et seul en sa gloire », « l'homme de Dieu » passe « étranger » ici-bas, en exilé des cieux, toujours méconnu, plus redouté ou plus envié qu'admiré, tout au moins plus admiré qu'aimé, « pleuré » seulement hélas! quand il n'est plus :
Que vous ai-je donc fait pour être \otre élu?
Je suis très yrand, mes pieds sont sur les nations;
Ma main fait et défait les générations...
J'engloutis les cités sous les sables mouvants;
Je renverse les monts sous les ailes des vents;
Mon pied infatigable est plus fort que l'espace ;
Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,
Et la voix de la mer se lait devant ma voix.
Lorsque mon peuple soulïrc, ou qu'il lui faut des lois
J'élève mes regards, votre esprit me visite;
La terre alors cliancelle et le soleil liésite.
Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux;
Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux...
Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,
Ma main laisse l'eiïroi sur la main qu'elle touche,
L'orage est dans ma voix, Féclair est sur ma bouche;
Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous,
Et, quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux.
0 Seigneur, j'ai vécu puissant et solitaire,
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!
Pour qu'un frêle lieutenant de vingt-cinq ans pût si superbement sortir de son chétif égotisme de petit noble brimé au lycée et de poète méconnu au régiment, pour qu'il pût dès ses premiers eflorts atteindre à cette suprême création de paria surhumain qu'anime un souffle rival de celui qui soulève le puissant bloc de Michel-Ange, il a certes fallu un merveilleux concours de fugitives circonstances : il a fallu qu'en cet âge romantique, dans la grave et lucide et noble contemplation du jeune poète français, par une brève inspiration toute géniale, vînt s'unir à l'ample, abrupte, intense imagination de la vieille Bible des Hébreux l'âpre désespoir, ici plus concentré qu'impulsif, plus attendri qu'exaspéré, plutôt purifié que perverti, des Childe Harold et des Manfred d'un récent poète anglais '. Mais il a fallu
1. Depuis Rousseau et Gœthe, depuis le romantisme allemand, le vieux thème de la solitude et de In désolation de l'homme supérieur n'avait cessé de hanter l'imagination des poètes. « Si tu soufTres plus qu'un autre des choses de la vie, disait Ghactas à René, il ne faut pas t'en étonner : une grande âme doit contenir plus de douleurs qu'une petite. >■ Cliilde Harold et Manfred, tout comme les Conrad et les Lara, ne manquent pas non plus d'attrihuer à leur géniale supériorité leur irrrémédiable isolement et leurs infortunes extraordinaires. Moïse diffère toutefois du héros byronien. L'orgueilleux défi de ces rebelles intransigeants s'atténue ici en la plainte résignée d'un serviteur docile ; l'aspiration au repos flnal ne provient plus de l'exaspération des mauvais instincts ni d'un mortel mépris du genre humain; ce n'est plus de l'égoïsme perverti par la haine ou par la satiété; c'est la légitime détente d'un héroïsme trop longtemps exalté; loin de vouloir fuir le pauvre troupeau des hommes au bonheur duquel il a voué des facultés plus qu'humaines, l'élu de Dieu n'envie point d'autre faveur que le sort commun, la paisible jouissance des biens ordinaires de la vie. L'injustice du Ciel en semble ici presque disparue. Dans ce calme purifiant, l'œuvre française ne gagne pas moins en noblesse morale qu'en dignité classique. — Ce sentiment si romantique de la solitude fatale de l'homme supé-
plus encore : il a fallu, selon une expression chère au poète, pour fondre tant d'éléments disparates et les cristalliser en n diamant pur », une secrète magie. Cette magie, c'est bien moins ici le prestige même de Fart, si imposant qu'il soit dès ce majestueux préambule où la sonorité orientale des mots escorte si noblement la marche ascendante du pasteur de peuples, que le pouvoir transfigurant d'une pensée lucide, celui de la claire raison mise au service de rêveries obscures. Une sorte de réfraction mentale ou, si Ton préfère, une sorte de mirage intellectuel semble tout à la fois amplifier et illuminer en un sublime type de Moïse romantique la maigre silhouette du pauvre Stello de caserne'.
rieur et surtout du poète ne cessera pas, du reste, de se retrouver selon les tempéraments mêlé de résignation dans les Solitudes de Sully Prudhomme, particulièrement dans la Mer et le Peuple s'amuse, et aggravé d'exaspération dans les Fleurs du Mal de Baudelaire, particulièrement dans l'Albatros et la Bénédiction. Ajoutons que cette solitude morale dont les premiers romantiques faisaient le triste privilège de Tiiomme supérieur, en quelque sorte la rançon de son génie, leurs successeurs ne manqueront pas de l'attribuer à tous les hommes, si médiocres qu'ils soient, et naturellement aux égoïstes surtout dont elle est, en effet, l'apanage légitime. Flaubert montre bien chez M"'" Bovary comme chez Frédéric Moreau toute la prétentieuse banalité de cette exagération romantique; les tristes héros de Maupassant et de bien d'autres romanciers contemporains ne s'en targuent pas moins béatement.
1. Sainte-Beuve a uu bien joli développement sur cette inconsciente " transmutation de la vérité » dans l'àme idéaliste de Vigny qui, « comme l'alchimiste, fait de l'or avec de la terre, du diamant avec le charbon ». <■ Il est des sources dites autrefois merveilleuses, dans lesquelles, si l'on plouge une baguette, un rameau vert, on ne les retire que chargés de sels brillants et à facettes, d'aiguilles diamantées d'incrustations élégantes et bizarres : c'est à croire à une magie, à un jeu de la nature. L'esprit de Vigny ressemblait à ses sources : on n'y introduisait impunément aucun fait, aucune particularité positive, aucune
Maladif, Vig-ny a trop de sensibilité pour ne point subir la hantise de son mal ; gentilhomme, trop de dignité pour faire étalage de souffrances intimes ; penseur, trop de raison pour ne point leur découvrir un aspect commun à tous les hommes; poète, assez d'imagination pour revêtir sentiment et raisonnement intimement unis d'une impérissable forme esthétique. Il souffre, il pense, il crée : émotion personnelle, idée générale, image poétique, voilà pour lui les trois phases de toute genèse esthétique. Un lyrisme indirect qui prête aux plus impersonnelles manifestations les plus personnelles inspirations, voilà Tunique voix sans cesse transposée de ce prétendu prisonnier à vie qui, du fond de son imaginaire tour d'ivoire, gémit si éloquemment sur Timmensité d'infortunes nées de ses propres illusions. Durant toute son existence, en prose comme en vers, sur la scène comme en ses livres, cet égoïste raisonneur ne cessera de dégager ainsi de ses plus douloureuses épreuves sentimentales de froides conceptions qu'un art laborieux animera en vivants symboles. Toujours invisible en ses œuvres, Vigny n'en est jamais absent; sous les masques épiques ou dramatiques de ses héros, c'est lui partout, lui toujours. Le plus romantique des romantiques en son fonds malade, il en est par son art impassible le plus classique '.
anecdote réelle; elles en ressortaient tout autres et méconnaissables pour celui même qui les y avait fait entrer. L'idée lui faisait nuage et lui cachait tout. » Ou voit pourtant qu'en dépit de toute la finesse et de toute la justesse de cette analogie psychologique, Sainte-Beuve, comme la plupart des contemporains de Vigny, s'aveugle sur la force et la grandeur de son génie pour ne voir en lui que de l'élégant, du délicat et du joli. 4. Jusqu'en 1838, c'est-à-dire jusqu'au temps des DesUnées,
On ne peut pas longtemps, il est vrai, fût-on un Vigny, demeurer dans la trop pure atmosphère de ce Sinaï où s'opèrent les plus nobles des enchantements et aussi des désenchantements humains : bien vite il en faut redescendre. Trop exalté par la plupart des critiques d'autrefois et en particulier par Théophile Gautier qui le proclame « le plus beau poème, le plus parfait peut-être de la langue française », le mystère d'Eloa (1823), « d'une élévation si pure », à en croire également Sainte-Beuve i, nous précipite
Vigny ne cessa de préférer à toutes ses autres œuvres ce poème juvénile. Ses termes mêmes révèlent assez tout ce qu'il y sentait encore de personnel : « xVucun d'eux, écrivait-il à sa traductrice anglaise, n'a encore dit toute mon âme; mais, s'il y en a un que je préfère aux autres, c'est Moïse. Je l'ai toujours placé le premier... Ce grand nom ne sert que de masque à un homme de tous les siècles et plus moderne qu'antique : l'homme de génie las de son éternel veuvage et désespéré de voir sa solitude plus vaste et plus aride à mesure qu'il grandit. Fatigué de sa grandeur, il demande le néant. •• {Revue de Paris, l" sept. 1897.)
1. Sainte-Beuve ajoute : « Rappellerai-je au siècle ingrat ce poème trop peu compris, dans lequel notre langue a pour la première fois appris à redire, sans les profaner, les secrets des chérubins? » Et il ajoutera encore trente-six ans plus tard (1864), non sans mélange de raillerie : « On n'avait pas encore en français, si l'on excepte quelques beaux endroits des Martyrs, d'aussi éclatants produits d'un art pur et désintéressé ». Voici le fameux passage (jue Hugo en 1824 écrivit dans la Muse Franraise et appliqua plus tard en 1834 au Paradis Perdu : <• Si jamais composition littéraire a profondément porté l'empreinte inefTaçable de la méditation et de l'inspiration, c'est ce poème. Une idée morale, qui touche à la fois aux deux natures de l'homme ; une leçon terrible donnée en vers enchanteurs; une des plus hautes vérités de la religion et de la philosophie développée dans une des plus belles fictions de la poésie; l'échelle entière de la création parcourue depuis le degré le plu? bas; une action qui commence par Jésus et se termine par Satan; la sœur des anges entraînée par la curiosité, la compassion et Timprudence jusqu'au prince des réprouvés : voilà ce que présente Eloa, drame simple et immense, dont tous les ressorts sont des sentiments, le tableau
de ces hauteurs sereines en un monde vraiment inférieur dont les platitudes, les confusions et les invraisemblances, loin dètre célestes ou terrestres, ne possèdent pas même la sombre beauté des lieux infernaux. La conception philosophique d'Eloa est pourtant plus sublime encore que celle de Moïse, puisque le moraliste exalte Fabsolu dévouement de soi par pure pitié au plus malheureux des êtres, cest-à-dire au plus méchant :
Le plus beau don, c'est nous-mêmes.
La traduction symbolique n'est pas moins belle : née d'une larme du Christ, l'ange de la pitié aime Satan. Par malheur, c'est l'artiste qui trahit à la fois le poète et le penseur. Le Lucifer de Vigny, moins miltonien certes que byronien, parfois même plus voisin de Lalla-Rookh ou de Namouna que de Manfred, n'apparaît trop dès le début qu'en fastidieux don Juan, dont les fausses élégances sont bien moins dignes des tragiques cercles de Dante que des voluptueux paradis de Mahomet tout peuplés de lascives hou ris.
Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait Sur ce lit de vapeurs qui sous son bras fuyait. Sa robe était de pourpre et, flamboyante ou pàk-, Enchantait les regards des teintes de l'opale... Des diamants nombreux rayonnent avec grâce Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse; Mollement entourés d'anneaux mystérieux, Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux '.
magique qui fait graduellement succéder à toutes les teintes de lumière toutes les nuances de ténèbres; poème singulier qui charme et qui effraie. »