‹ Alfred de Vigny, sa vie et son œuvreChapitre 46 sur 199 · En passant, remarquons toutefois que Vigny ne manque pas · texte numérisé non relu

En passant, remarquons toutefois que Vigny ne manque pas

Quoi d'élonnant si, dupe d'un si fade enjôleur, la séraphique Eloa, dont tout le pauvre être éternellement rêveur* n'est qu'un fragile tissu d'inconsistantes métaphores (voir son portrait au premier chant), en oublie ses héroïques desseins et, naïve Marguerite des cieux, ou plutôt, pour être fidèle à ses origines britanniques, falote Adah d'un Caïn

de prêter à Satan ce mystérieux pouvoir fascinateur, semblable, paraît-il, à celui de l'œil du serpent pour la colombe, que Byron avait déjà attribué à son Lucifer dans Caïn comme à son Giaour. Combien, sous l'influence des épidémies littéraires, cette attraction malfaisante du héros byronien correspondait alors dans la réalité avec la faiblesse attendrie des Eloa ou des Adah, un aveu de M'"" de Rémusat le prouve assez : « J'ai vu lord Byron; il me charme. Je voudrais être jeune et belle, sans liens; je crois que j'irais chercher cet homme pour tenter de le ramener au bonheur et à la vertu; à la vérité, je crois que ce serait aux dépens de la mienne. 11 doit y avoir bien de la soudrance en son àme, et vous savez que la souffrance m'attire toujours. >> (Corr. de Ch. de Rémusat, VI, 202.)

I. Il est remarquable que le caractère tristement rêveur d'Eloa est précisément celui de Vigny. « Elle apprit à rêver, •• dès qu'elle connut le malheur et, seni ble-t-il, /;arcc fyu'elle connut le malheur, comme si la rêverie était uniquement fille de la douleur. A celte triste rêverie rien ne peut l'arracher, ni les joies du Ciel, ni les tribulations de la Terre.

Toujours dans la suite un rêve lui montrait Un ange malheureu:: qui au loin l'implorait.

Aussi veut-elle fuir enfin, lorsque

Les cantiques sacrés troublaient sa rêverie,

et

Chercher quoique nuage où dans l'obscurito Elle pourrait du moins rêver en liberté.

Or, Vigny parle justement vers cette époque de ■< son àme bien jeune encore, ouverte cà toutes les sympathies et comme amoureuse de ses douleurs fictives •>. « Je me mis à rêver, ajoutet-il, avec un attendrissement qui, je ne sais pourquoi, était douloureux. » (Grandeur et Servitude militaires, 127, 128.)

sans prestige, succombe piteusement, en crinconséquentes coquetteries, à de fâcheuses concupiscences imprévues ?

Il disait; et bientôt, comme une jeune reine

Qui rougit de plaisir au nom de souveraine

Et fait à ses sujets un geste gracieux,

Ou donne à ses transports un regard de ses yeux,

Eloa, soulevant le voile de sa tête,

Avec un doux sourire à lui parler s'apprête.

Descend plus près de lui, se penche, et mollement

Contemple avec orgueil son immortel amant.

Son beau sein,... etc.

Qu'est donc devenu en cette « molle » défaite des sens cette divine pitié du cœur tant prônée au début? Où donc la sainte abnégation rédemptrice? Le grave poète et sa céleste héroïne ne s'oublient-ils pas trop longuement en ces perfides bosquets d'amour, aussi peu dignes de l'Enfer que des Cieux? Le lent récit a beau prodiguer en son cours inégal et trop souvent interrompu de nobles pensées, des traits énergiques, des nuances délicates :

Elle tombait déjà : car elle rougissait...

L'homme qui gémit trouve la solitude...

Je suis moins criminel puisque je l'aime encore...

Des anges au chaos allaient puiser des mondes...

L'Aigle des Asturies Monte aussi vite au ciel que l'éclair en descend...

Dans un fluide d'or il nage puissamment... L'ombre écoute un mystère avec recueillement i.

1. Ces deux derniers vers, lun par sa vigueur et son éclat, l'autre par son ton sibyllin, u'évoquent-ils pas déjà le Hugo de la Légende des Siècles'7 Hugo a, du reste, repris le sujet d'Eloa dans la Fin de Satan, comme Lamartine le reprit dans la Chute d'un Ange, et leur propre façon de concevoir et d'exécuter montre

POÉSIES ANTIQUES ET xMODERNES 91

En déjjit de tant de beautés éparses, que de horsd'œuvre disparates 1 que de fastidieuses descriptions ! que de comparaisons oiseuses! que de vers faibles ou pénibles! Les fameux morceaux de bravoure : le Colibri, Evir-Coma, Taigle blessé, détonnent en un ensemble si hétéroclite '.

Si pénible morcellement ne trahit-il pas dès cette date le vice radical de Vigny? c'est-à-dire une impuissance native à soulever, à manier, à amalgamer d'amples et complexes matières. Un irrémédiable manque de souffle paralyse le poète et le tient suspendu entre terre et cieux; il lui faudrait, pour le soutenir, une inspiration jaillissant des plus intimes profondeurs de sa sensibilité émue '. Son égotisme,

assez la différence de leur génie. De même, exaltant tout ce satanisme latent, Leconte de Lisle personnifie en son Qaïn l'humanité souffrante en révolte contre les injustices d'un Dieu jaloux.

i. Sainte-Beuve semble avoir été le premier à remarquer que la description du colibri, si <■ éblouissante de ton, de touche, et d'une magnificence élégante que la poésie française n'avait point connue jusqu'alors », est en grande partie faite d'après VAiala de Chateaubriand, auquel Vigny emprunte " tous les noms d'arbres les plus harmonieux, les plus doux à l'oreille ». M. Dupuy y voit, ainsi que dans le passage d'Evir-Coma, « un morceau de rapport, une sorte de carton préparé d'avance, dont le poète n"a dû faire usage qu'assez longtemps après l'avoir exécuté ». C'est fort vraisemblable : la facture générale du poème n'évoque que trop des idées de marqueterie et même de mosaïque.

2. Il n'est que trop juste de dire toutefois que, comme Lamartine dans la Mort de Socrate, Vigny dut se croire autorisé par l'exemple même de Byron à user et abuser de ce développement fragmentaire par couplets inégaux qui ne convient que trop à son souffle hnletant. Il y a recours dès la composition d'Héléna; on le retrouve jusque dans la Maison du Berger. Ici encore on peut mesurer toute la dilférence qu'il y a entre la pénible juxtaposition, faite à froid en quelque sorte, de tous ces morceaux de rapport et l'aisance, l'abondance, l'exuliérance même des ardentes improvisations byroniennes ou lamartiniennes.

même caché, lait sa force; vient-il à manquer, sa voix hésite et défaille ou se tait. Lente du reste, et pénible fut, nous le savons, la genèse de ce plus long de ses poèmes définitifs. Né dans les Vosges, d'abord baptisé Satan, puis ballotté à travers toute la France, tour à tour abandonné et repris pendant des mois, finalement menacé de maie mort par les boulets espagnols ', ce chétif enfant, d'autant plus cher au poète quil était plus malmené et plus mal venu, ne fut pas moins victime, pour comble de

1. « Écrit dans les Vosges en 182o ■• porte réditioii de 1829. « J'écrivis une partie d'Eloa a Strasbourg, ajoute un manuscrit inédit de Vigny (E. Dupuy, op. cit., 298). Elle traversa avec moi la France, tandis qu'étant un jeune capitaine blond je marchais ù la ttjle de ma compagnie, et je la portais en moi, ne sachant où poser ma tète pour l'ouvrir, et en faisant sortir cette petite déesse tout armée dont la vue intérieure me ravissait. Je fus malade à Bordeaux et je prolongeai ma convalescence pour avoir le temps d'achever mon poème. >• A A'ictor Hugo il écrit encore de Bordeaux, dans l'attente de son départ pour l'Espagne : « J'ai fini Satan; j'avais le pressentiment de notre départ et me suis enfermé un mois pour cela. Je le crois supérieur à tout ce que j'ai fait; ce n'est pas dire beaucoup, mais c'est quelque chose pour moi. Cette composition s'est beaucoup étendue sous mes doigts, elle renferme d'immenses développements. Il y a encore deux lacunes; j'espère avoir le temps de les remplir ici avant le jour de départ... Si les boulets ne respectent pas le poète, je vous prie de faire imprimer Satan a part et tel qu'il est, sans corrections... Les lacunes seront remplies en prose que j'y mettrai si je n'ai pas le temps. » Le changement de titre et partant le déplacement d'intérêt qu'implique la substitution d'Eloa k Satan caractérise bien l'àme plus délicate que violente de Vigny : la pitié et la tendresse l'emportant chez lui sur la haine et la fureur, il devait fatalement se complaire dans la peinture de la plus douce et la plus frêle de ces deux victimes de Dieu : de byronien par contagion, il redevient par nature racinien. Vigny satanique a donc beau vouloir se venger de Dieu en divinisant le mal : l'àcreté du virus byronien ne saurait longtemps contracter en rictus diabolique l'expression naturellement « séraphique » de son pâle visage de rêveur.

malheur, d'influences contradictoires que de préoccupations discordantes : Chateaubriand, Byron, Mil ton, Klopstock, Moore, Ossian mènie, voire Shakespeare, se sont tour à tour disputé sa formation '. Réjouis-

1. M. Dupii v a iort bien monlré l'idée première du poème dans un passage du Gihiie du Christianisme et le nom même d'Eloa dans une citation de la Messiade de Klopstock par Chateaubriand à propos de l'ange mystique que « l'Eternel nomme Elu et le ciel Eloa ». 11 a encore indiqué certaines traces de Milton dans l'invocation à la Pudeur, dans la comparaison d'Eloa avec la villageoise qui se mire dans les eaux de la fontaine et dans l'éloge des voluptés nocturnes. Il a en oulre signalé, en môme temps que certaines réminiscences de Caïn, l'influence de Byron sur la conception même de Satan et d'Eloa. Mais si tout l'affaiblissement des caractères épiques et tout l'afTadissement de maints passages ne tiennent pas à la nature même de Vigny, pourquoi ne proviendraient-ils pas de l'influence amollissante des Aiimurs des Anges de Thomas Moore, œuvre analogue qui a précisément ces défauts? Or, Vigny appréciait Moore, auquel il doit le Bateau, tiré d'une des Mélodies Irlandaises. Enfin, si fugitives qu'elles soient, l'influence d'Ossian n'est guère contestable non plus dans le passage d'Evir-Coma (chant II), et celle du Shakespeare des féeries dans le langage de Lucifer attribuant ù Eloa certaines des fondions aériennes de Puck et d'Ariel :

Vas-tu...

... troublant los amants d'une crainte idéale. Leur montrer dans la nuit l'aurore boréale, Partager la ros<5e aux calices des fleurs, Ou courber sur les morts l'(5charpo aux sept couleurs?

A ce propos, signalons encore l'influence d'Ossian dans ce beau passage de la Veillée de Vincennes où Vigny décrit « les mobiles images » en lesquelles son imagination visuelle traduit <• les mobiles modulations des voix » {Sereitade et Grandeur militaires, 127). — Cette note était écrite lorsque nous fut signalé l'excellent article de .M. Baldensperger dans le Modem Language Review (july 1906) à propos de l'influence de Thomas Moore sur Vigny : l'auteur y montre, avec la plus parfaite précision de faits et de dates, combien était grand le prestige de Thomas Mdorc dans les salons arislncratiques de Paris de 1819 à 1822, combien il est vraisembable que dans l'un d'eux, chez la duchesse de Broglie, par e.vemple, Vigny se soit, comme Lamartine, rencontré avec lui. En outre, Ihe Loves nf ihe Angels, paru en jan-

sons-nous donc, bien loin de nous plaindre, puisque à tant d'avatars successifs Toriginalité native du poète a pu çà et là survivre éclatante : dans l'invocation à la Pudeur, par exemple, dans le repos d'Eloa, et surtout en cette mei*veilleuse évocation des voluptés nocturnes vraiment digne du Paradis perdu :

" Je suis celui qu"on aime el qu'un ne connaît pas.

Sur Ihomme j'ai fondé mon empire de flamme.

Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l'àme.

Dans les désirs du corps, attraits mystérieux,

Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux.

C'est moi qui fais parler l'épouse dans ses songes:

La jeune fllle heureuse apprend d'heureux mensonges.

Je leur donne des nuits qui consolent des jours.

Je suis le roi secret des secrètes amours;

J'unis les cœurs, je romps les chaînes rigoureuses.

Comme le papillon sur ses ailes poudreuses

Porte aux gazons émus des peuplades de fleurs.

Et leur fait des amours sans périls et sans pleurs.

J'ai pris au Créateur sa faible créature;

Nous avons, malgré lui, partagé la nature :

Je la laisse, orgueilleuse des bruits du jour vermeil.

Cacher des astres d'or sous l'éclat d'un soleil.

Moi, j'ai l'ombre muette, et je donne à la terre

La volupté des soirs et les biens du mystère '.

En ces deux poèmes si inégaux de mérite, dans le premier où sentiment, pensée et symbole sont si

vier i823, fut dès le mois de juillet suivant traduit en français par M™ (Swanton-)Belloc. En dehors de nombreux et très légitimes rapprochements de textes, M. Baldensperger signale d'incontestables ressemblances dans le ton, le décor et la conception même des deux œuvres : il n'est guère niable, du reste, qu'à cette date l'afl^éterie, le faux brillant, le fade orientalisme du poète de Lalla-Rookh n'étaient que trop conformes au goût encore peu sûr de Vigny.

1. Les sept derniers vers du passage suivant, comme l'a remarqué M. Estève, contiennent quelques réminiscences de Manfred (l, 1), de même que l'avant-dernier vers du poème français rappelle encore le début du drame anglais.

harmonieusement unis, comme dans le second où les dissonances artistiques trahissent Tinconsistancc logique, le blasphème n'en persiste pas moins, plutôt inhérent, il est vrai, qu'apparent : sont également victimes de Dieu, entrevoit-on, ses élus comme ses victimes, ceux qui se dévouent comme ceux qui désobéissent. Les chœurs célestes ont beau chanter :

Gloire dans l'univers, dans le temps, à celui Qui s'immole à jamais pour le salul d'aulrui;

cette morale d'abnégation, apparemment plus humaine, à en croire Vigny, que divine, ce ne sont pas les bons anges amis de Dieu, « toujours prudents et toujours sages », qui la mettent en pratique, ce sont ses victimes, hommes sacrifiés ou anges perdus. La vraie bonté n'est pas au Ciel, mais partout ailleurs, sur terre et jusqu'aux Enfers; la créature apparaît dès maintenant supérieure au Créateur. Dans le Déluge (« écrit à Oloron en 1823 »)', —

1. L'influence du beau drame de Byron, Hcaven and Earlh, d<inL on trouve quelque trace dans Eloa, se fait profondément sentir dans le Déluge de Vigny. « Qu'est-ce que le Déluge, dit M. Ernest Dupuy (op. cit., p. 353), sinon la mise en œuvre, sous la forme du récit épique, d'une partie des éléments du drame de Byron qui a pour titre : le Ciel et la Terre? Dans une des scènes de ce drame, Jfiphet voudrait sauver deux femmes qui ont aimé des anges et qui, pour ce crime contre nature, si belles qu'elles soient, sont condamnées. « Fils! Fils! s'écrie l'implacable Noé, si tu veux éviter de partager leur perdition, oublie qu'elles existent; tandis que toi, tu dois être le père d'un monde nouveau, d'un monde meilleur. — Japhet. Laisse-moi périr avec celui-ci et avec elles. >> Tout ce qui nest pas pure description dans le Déluge d'Alfred de Vigny est la mise en action de cette parole de Japhet : c'est la partie intéressante du poème. » En cette partie descriptive même, la supériorité de Byron est écrasante. Ici plus encore qu'ailleurs on peut remarquer combien le poète anglais surpasse le poète français par la passion, le pathétique, l'abondance des

long poème bien froid jusqu'en ses plus hardies conceptions, presque incolore en ses plus vigoureuses descriptions, monotone même à force de laconisme et de régularité rythmique ', — le conflit va toujours s'aggravant entre l'homme et la divinité : réternelle question du mal s'y pose avec une netteté qui n'admet plus d'équivoque. « Serait-il dit, se demande Vigny dès l'épigraphe dans les termes mêmes de la Genèse, que vous fassiez mourir

mots, des images, des sentiments, bref par toute une riche vitalité. Le poète français, qui ne le cède en rien pour la clarté de l'intelligence et la pureté de l'art, semble éternellement paralysé par une certaine pauvreté de l'imagination, de la parole et, au fond, des sens; il a l'air d'un puissant penseur qui. frappé de mutisme partiel, manque d'interprète.

1. Voici pourtant quelques beaux vers, dont la concision même ne fait qu'ajouter à l'ampleur des images et à la gravité de la pensée :

Les mortels savaient tout, et tout les affligeait... L'amour survivait seul à la beauté bannie... Le crime universel s'élevait jusqu'aux cieux : Dieu s'attrista lui-même et détourna les yeux... ].,a terre va mourir sous des eaux éternelles, Et l'ange en la cherchant fatiguera ses ailes.

(Cf. Byron : Angels shall tire their wings, but find no spot...)

Toujours succédera, dans l'univers sans bruits, Au silence dos jours le silence des nuits... L'aigle tomba des airs, repoussé par la nue... Les vents, sans résistance, étaient silencieux; La foudre, sans échos, expirait dans les cieux ; Les cieux devenaient purs, et, réfléchis dans l'onde. Teignaient d'un azur clair l'immensité profonde.

11 y a, à coup sur, en ces passages et bien d'autres une clarté de pensée, une précision de langage, une pureté de lignes, bref quelque chose de net, de défini, de lumineux auquel n'atteint guère toute la fougue tumultueuse d'un Byron fulgurant dans la tempête; en cela Vigny n'est pas seulement classique; il est latin, il est grec même. Une clarté do soleil illumine le ferme contour de ses meilleures œuvres.

le juste avec le méchant? » et par la bouche du messager des cieux vient cette désespérante réponse :

La mort de l'innocence est pour l'homme un mystère ; Ne t'en étonne pas, n'y porte pas les yeux. La pitié du mortel n'est point celle des Cieux : Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine. Qui créa sans amour fera périr sans haine '.

Loin de détourner les yeux, Vigny, « des secrets divins se faisant une étude », ne cessera plus guère de les fixer sur cet odieux mystère qui met en conflit son cœur et sa raison. Pourquoi le Tout-Puissant n'est-il pas aussi le Très-Sage et le Très-Bon? Pourquoi a-t-il créé un monde dont les iniquités non moins que les criantes imperfections sont pour ses créatures une source de souffrances en même temps qu'un sujet de scandale? Pourquoi sa justice n'estelle pas notre justice, sa raison notre raison? Y a-t-il donc deux vérités? Héritier de l'individualisme intellectuel et du rationalisme absolu du xviii" siècle,

L Dans le Déluge comme dans la Fille de Jephté, dans Stello (173-178) comme dans Servitude et Grandeur militaires (104), Vigny s'en prend aux théories forcenées, aux « sophismes métaphysiques et énigmatiquos, » aux « dog-mes de i'cr » de cet « Esprit sombre et falsificateur » qui. tout ■• empanaché d'oracles foudroyants ", grondait •< comme un orage prophétique autour de la France révolutionnaire, >■ Joseph de Maistre. « Le Ciel ne peut être apaisé que par le sang, lui fait dire Stello, l'effusion du sang est expiatrice... L'innocent peut payer pour le coupable et sauver la nation... La Croix atteste le salut par le sang... A la Rédemption du Christ doivent s'ajouler des rédemptions humaines... La Terre, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin jusqu'à l'extinction du mal! » Il va de soi qu'une conception aussi outrée de " la substitution des souffrances expiatoires ■> ne put qu'exaspérer l'hostilité primitive de Vigny à l'égard d'une divinité ainsi envisagée en bourreau sanguinaire.

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