La périphrase à la Delille entre autres
... et bien du temps a fui Depuis que sur l'émail, dans les douze demeures, Ils suivent le corapas qui tourne avec les heures,
est vraisemblablement une réminiscence, ainsi que Ta signalé M. Ernest Dupuy (op. cit., 307), de la Maison abandonnée de Millevoye :
L'aiguille qui du temps, dans ses douze demeures. Ne marque plus les pas, ne fixe plus le cours. Laisse en silence fuir les heures.
De même, le deuxième couplet rappelle le premier chant de Childe Harold. « Il méditait, dit du l'este Lamartine, un poème sur le mode amer et mystérieux de lord Byron : Dolorida. » (Souvenirs et Portraits, III, 146.) Et l'auteur du Dernier Pèlerinage de Childe Harold ne semble pas s'ètro moins souvenu de Dolorida que du poème anglais lorsiju'il décrit la chambre de Lena. Ajoutons que Dolorida fut laborieusement retouchée en 1826 et en 1829.
lousies de Musset. En ce langage un peu trop convenu surgissent pourtant de beaux vers et de fortes pensées :
La mort n'est que la mort et n'est pas la vengeance...
Je jure que jamais mon amour égarée
N'oublia loin de toi ton image adorée;
L'infidélité même était pleine de toi :
Je te voyais partout entre ma faute et moi,
Et sur un autre cœur mon cœur rêvait tes charmes,
Plus touchants par mon crime et plus beaux par tes larmes.
La Fille de Jephté (« écrite en 1824 ») a beau être suggérée par un passage du Génie du Christianisme; elle a beau être influencée par Timitation d'une des Mélodies hébraïques de Byron^; elle a beau même garder Tempreinte d'une main fidèle aux procédés de Chénier; en dépit de toute la couleur et de toute l'harmonie locales prodiguées en mots sonores ou en images pittoresques, l'obsession morale propre à Vigny y revient; elle domine tout ce beau poème d'un pathétique si sobre et si puissant; cette fois la guerre impie est franchement déclarée :
Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance; En échange du crime il vous faut Finnocence. C'est la vapeur du sang qui plait au Dieu jaloux! Je lui dois une hostie, ô ma fille! et c'est vous!
De nouveau, pourtant, Vigny se détourne encore de ses préoccupations religieuses pour se divertir en
1. Comme l'a indiqué 2d. Estève, le rythme nouveau en poésie française de la Fille de Jephté semble bien imité des Hebrew Mélodies ; il dut plaire à Vigny, puisqu'on retrouve ces stances de quatre vers à rimes plates dans le Cor, la Neige, l'invocation à la Grèce {Hélèna, II) et même dans le fragment Sur la mort de Byron (Muse Française, 1824).
des contes et ballades archaïques : le Cor (« écrit à Pau en 1825 »), où dans le pittoresque paysage des Pyrénées Finspire dignement Tune des plus nobles légendes patriotiques de la France; la Neige (1830), dont le mélodieux début, en dépit du récit pénible qui suit, évoque si délicieusement le doux pays des rêves'; la Frégate « la Sérieuse « {« écrite à Dieppe en 1828 »), où le poète mêle assez froidement à des réminiscences de Byron et môme de Campbell les souvenirs de son propre aïeul maternel ; enfin Madame de Soubise (« écrite en Beauce en 1828 »), étrange écho goguenard de la Ligue et de la Saint- Barthélémy; tous poèmes éminemment romantiques, à coup sûr 2, où le grave penseur se livre inopinément, avec une vigueur, une habileté et parfois une grâce aussi méritoires qu'imprévues, à toutes sortes de tours de force prosodiques : rimes ^ et rythmes compliqués, répétitions de mots et parallélismes de cons-
1. Le sujet de la Neige avait été traité par Millevoye en 1822 dans son long poème Emma et Eginhard.
2. Le Cor et la yeige sont romantiques surtout dans le sens un peu superficiel que Vigny donnait encore à ce mot en 1846 dans son Discours de réception à VAcadémie française : « Il avait toujours (?), dit-il, exprimé le sentiment mélancoliiiue produit dans l'âme par les aspects de la nature et des grandes ruines, par la majesté des horizons et les bruits indéfinissables des belles solitudes. » Vigny n'oublie pas seulement toute In réforme artistique à laquelle ici même il s'elîorga de prendre part; il oublie encore tout le mal du siècle dont son âme était si profondément atteinte et dont son œuvre entière offre des symptômes si caractéristiques.
3. Malgré ces intermittents efforts pour combiner savamment les rimes, Vigny ne fut jamais très difficile dans le choix de leurs sonorités, quelques-unes étant particulièrement faible? : i>ar exemple, un beau lis rime avec les plis {Eloa, I); les tapis, avec le lapis [la Fenvnc adultère. I) ; lotus, avec revêtus {la Dryade) : mer. avec nommer {la Sérieuse): minarets, avec forêts {Pa.ris).
Iructions^; l'humour même, plein de rondeur et d'entrain chez le vieux loup de mer comme chez le
1. C'est sans doute à l'imitation de la poésie anglaise et surtout des ballades anglaises que ces quatre œuvres doivent non seulement ce mélange si savoureux d'humour et de pathétique que nous signalons plus haut, mais encore et surtout cet emploi si caractéristique des répétitions de mots et des parallélismes de construction. On sait que c'est là un double procédé de prosodie très primitive qu'ont repris avec un charme et une variété infinie, de l'autre côté de la Manche ou de l'Atlantique, tous les auteurs de ballades modernes, depuis Culcridge, Waltcr Scott, Byron et Poe pour la première période jus(iu'aux préraphaélites, Rosselti, Tennyson et Swinburne pour la dernière. En France. Baudelaire aussi les tenta à l'imitation de Longfellow et surtout de Poe. En voici les principaux exemples chez Vigny. En trois de ces ballades, le début qui donne le ton à l'ensemble, qui en est comme le leitmoliv sentimental, revient à la fin en refrain partiel ou rhodifié, en écho lointain d'un très grand charme.
J'aime le soyi du cor, le soir, an fond des hois.
Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois! Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires,
Des histoires du temps passé.
Quand les branches d'arbre sont noires.
Quand la neige est épaisse, et charge un sol glacé 1 Quand seul dans un ciel pâle un peuplier s'élance. Quand sous le manteau blanc qui vient le cacher L'immobile corbeau sur l'arbre se balance, Comme la girouette au bout du long clocher !
(Les quatre premiers vers de celte strophe initiale sont seuls répétés à la fin de] la Neige, dont ils encadrent ainsi le récit et ~ interprètent le charme sentimental. Remarquons, en outre, comme les indolentes répliques en italiques soutiennent le rythme langoureux de cette rêverie.)
Qu'elle était belle, ma frégate, Lorsqu'elle voguait dans le vent I
(Ces deux vers, qui expriment tout l'amour fait de joie et d'admiration du vieux capitaine pour son vaisseau, sont repris non seulement a la fin de la poésie, mais encore à la fin de la première strophe : ils sont bien l'àme de l'œuvre comme de l'homme. C'est souvent de si simples et pourtant si profonds cris du cœur que sont nés chez des poètes comme Tennyson de grandes
rude et vaillant baron, y venant comme dans les ballades anglaises se jouer agréablement sur le fond
œuvres lyriques : c'est comme le premier souffle de leur inspiration.) Dans le Cor, après le parallélisme des apostrophes (strophes 3 et 4) viennent les deux répétitions do ce vers aux hémistiches parallèles ([ui soutiennent le mouvement :
C'est In qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre.
Plus loin (strophe 10) nous remarquons ce hou effet de répétition pittoresque.
Et du plus haut des monts un grand rocher roula, Il bondit, il ro^ila jusqu'au fond de l'abîme
Dans la Neige, deux vers sont unis par une répétition initiale qui amène un léger parallélisme (elTet si fréquent et autrement perfectionné en poésie anglaise) :
Doucement son bras droit étreint un cou d'ivoire. Doucement son baiser suit une tresse noire.
De même dans Madame de Soubise, avec encore plus de pauvreté :
Cœur d'amiral arraché dans la rue, Cœur gangrené du schisme de Calvin.
Là aussi se rencontre un effet de répétition particulièrement fréquent dans les ballades anglaises : la répétition des premiers mots employés dans un dialogue, à tout le moins dans le style direct :
Je vis cncor, je vis encor. Madame.
Place! dit-il; tenons notre promesse.
D'épargner ceux qui viennent à la messe '. Place!
Deux autres strophes de la Sérieuse sont unies par une répétition initiale qui naturellement en prolonge le mouvement joyeux :
Quel plaisir d'aller si vite.
Quel plaisir! et quel spectacle.
Enfin deux autres strophes de la même poésie sont assez curieusement et agréablement unies par une répétition finale dans l'une et initiale dans l'autre :
Elle part comme un dauphin.
Comme un dauphin elle saute.
De même, dans la Fille de Jepldc, deux strophes avaient été
pathétique du récit. Est-ce bien toutefois en ces prestigieux tours d'adresse où le surpassent sans peine tant dhabiles versificateurs infiniment moins intellectuels, à commencer par l'auteur des Orientales pour finir par celui des Camées, est-ce bien en ces laborieuses œuvres enjouées qu'il faut admirer le vrai Vigny, qu'il faut chercher cette âpre originalité qui distingue entre tous ses rivaux l'auteur des Deslinéesl Non, la réussite partielle de quelquesunes de ces jolies œuvres d'amateur ne saurait pallier l'erreur fondamentale qu'elles impliquent : une funeste méprise de soi dont l'auteur fut la première victime. « Sérieux jusqu'à la tristesse », comme
réunies par une répétition analogue suivie d'une troisième répétition finale.
Tout à coup il s'arrête, il a fermé les yeux. Il a fermé tes yeux: car, au loin de la ville,
.. plein de crainte, il a fermé les yeu.i
Déjà dans Moïse Vigny avait dit sans grand effet, quoique avec une intention bien naturelle :
Il voit tout Cbanaan...
Il voit...
Autrement heureuse est la quadruple répétition à variante des deux vers :
O Seigneur, j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!
(Toute cette répétition correspond bien à la hantise d'une obsession mélancolique.) Nous avons déjà remarqué que dans le Bal la répétition initiale des impératifs Courez, dansez (4 fois) aide bien à maintenir le mouvement général de la danse. A signaler encore un effet de répétition bien voulue au début de Paris :
lieyardu tout en bas, et regarde à l'entour: Regarde jusqu'au bout de l'horizon, regarde. Du Nord au Sud.
POÉSIES ANTIQUES ET MODERNES lOS
il le dit quelque part, Vigny n'eut que trop souvent, en ses livres comme dans les salons, la prétention de contraindre sa nature : à force de vouloir se donner pour un aimable dilettante et un élégant virtuose, il ne lui est que trop fréquemment arrivé de faire ricaner en sourires amers ses lèvres minces ou de substituer de froides œuvres imparfaites à quelques rares chefs-d'œuvre profondément originaux.
Vigny se retrouve en partie, non sans recherche encore assez pénible, dans les Amants de Montmorency (« écrit à Montmorency le 27 avril 1830 »). En ce poème aussi moderne par l'inspiration que par la forme, l'âpre moraliste ose en cet âge de renaissance religieuse proclamer l'athéisme du siècle et l'excuse du suicide :
Et Dieu ? Tel est le siècle : ils n'y pensèrent pas ' ;
de même, artiste initiateur, par le réalisme de ses descriptions suburbaines, il anticipe déjà le réalisme des Promenades et Intérieurs de Coppée et, par une gracieuse interprétation de la Nature , évoque à l'avance les Voix de la Nature de Hugo.
L'extase avait fini par éblouir leur àmc.
Un bourdonnement faible emplissait leur oreille
D'une musique vague au bruit des mers pareille,
1. On lit dans le Journal Ae. 1831 (p. 64) : « Bonaparte meurt en disant : Tête d'armée, et repassant ses premières batailles en sa mémoire; Canning, en parlant d'aiïaires; Cuvier, en s'analysant lui-même, et disant : La tête s'engage. Et Dieu? Tel est le siècle : ils n'y pensèrent pas ! — Oui, tel est le siècle. C'est que la raison humaine est arrivée en ces hommes et doit arriver en tous à la résignation de notre faiblesse et de notre ignorance. » De même, dans Servitude et Grandeur militaires {3il) : « Les hommes de guerre combattent et meurent sans presque se souvenir de Dieu. Notre siècle sait qu'il est ainsi, voudrait être autrement et ne le peut pas. »
Et formant des propos tendres, légers, confus.
Que tous deux entendaient, et qu'on n'entendra plus.
Le vent léger disait de sa voix la plus douce :
« Quand l'amour m'a troublé, je gémis sous la mousse.
Les mélèzes touffus s'agitaient en disant :
« Secouons dans les airs le parfum séduisant
Du soir, car le parfum est le secret langage
Que l'amour enflammé fait sortir du feuillage. ••
Le soleil incliné sur les monts dit encor :
« Par mes ilôts de lumière et par mes gestes d'or.
Je réponds en élans aux élans de votre âme;
Pour exprimer Tamour mon langage est la flamme. ■■
Et les fleurs exhalaient de suaves odeurs;
Autant que les rayons de suaves ardeurs;
Et l'on eût dit dos voix timides et flûtées
Qui sortaient à la fois des feuilles veloutées.
Et, comme un seul accord d'accents harmonieux.
Tout semblait s'élever en chœur jusques aux cieux.
El ces voix s'éloignaient, en rasant les campagnes.
Dans les enfoncements magiques des montagnes;
Et la terre sous eux palpitait mollement.
Comme le flot des mers ou le cœur d'un amant;
Et tout ce qui vivait par un hymne suprême
Accompagnait leurs voix qui se disaient : « Je l'aime!
Au terme de cette première étape survient une révolution politique, 1830, qui transforme inopinément notre rêveur philosophe en un chiméi^que pasleur de peuples. « Une troisième époque commence depuis deux ans, constate Vigny en son Journal de 1832, celle de la Révolution ; ce sera la plus philosophique de ma vie, je pense. » C'est, en effet, celle de Stella (1832) et de Servitude et Grandeur militaires (1835) que vont suivre les poèmes philosophiques. « Il faut, disait-il dès 1829 en son généreux besoin d'activité sociale, il faut que les hommes de talent se portent sur les points menacés du cercle de l'esprit humain, et se rendent forts sur ce qui manque à la nation. » A l'heure donc où Lamartine aussi pré-
disait que de lyrique la poésie allait désormais devenir philosophique, Vigny, acceptant le mot d'ordre, écrivait sa première Éléualion philosophique (1834) et en méditait d'autres. « J'ai nommé ces poèmes Élévations, dit-il *, parce que tous doivent partir de la peinture d'une image toute terrestre pour s'élever à des vues d'une nature plus divine et laisser (autant que je puis le faire) l'âme qui me suivra dans des régions supérieures, la prendre sur terre et la déposer aux pieds de Dieu. » Ainsi va croissant le symbolisme de Vigny; il n'est plus seulemt5nt poétique désormais : il est politique et social. Le nouveau Julien en sa Daphné idéale sent que, pour préserver dans l'âme barbare des masses populaires le précieux trésor des institutions et des lois, il faut quelque chose de plus sûr que la fragile et fuyante pensée des livres abstraits, il faut la transparente, mais résistante enveloppe des dogmes religieux : le nouveau monde, prédit-il,
... Vêtira pour tous quelque forme animée, Symbolique, imprévue et pure, on ne sait quoi, Qui sera pour chacun le signe d'une foi.
Par malheur, ce symbole sauveur, « ce beau cristal qui enchâsse la momie », Vigny ne l'a pas plus découvert que bien d'autres -. Du haut de sa tour ennuagée
t. Revue de Paris, \o août 1897.
2. N'était la date du Journal (1835) — il est vrai que ces dates sont bien souvent inexactes, — on pourrait voir dans le passage suivant l'idée première do Paris : •> L'autre jour, je montai à Montmartre. Ce qui m'attrista le plus fut le silence de Paiis quand on le contemple d'en haut. Cette grande ville, celte immense cité ne fait donc aucun bruit, et que de choses s'y disputent! que de cris s'y poussent ! que de plaintes au ciel ! Et l'amas de pierre semble
de Montmartre où Paris en mal de parlurition sociale lui apparaît fantastiquement « ombre et flambeau », « axe du monde », u le Poète cherche vainement aux étoiles quelle route nous montre le doigt du Seigneur^ » ; fatigué de vaticiner dans le vide, notre apocalyptique Moïse redescend de son Sinaï dans la plaine et y reprend humblement sa primitive attitude morale : à Tanarchique invasion d'un scepticisme et d'un pessimisme triomphants, il oppose comme naguère le stoïque rempart dune abnégation imperturbable.
Je ne vois d'assuré dans le chaos du sort • Que deux points seulement : la souffrance et la mort;
Il en fut de meilleurs (hommes) et de plus purs encore... Des hommes pleins d'amour, de doute et de pitié, Qui disaient : Je ne sais, des choses de la vie, Dont le pouvoir ou l'or ne lut jamais l'envie, Et qui, par dévouement, sans détouruer les yeux, Burent jusqu'à la lie un calice odieux.
En somme, ce mince volume de vers, le plus complet qui ait paru du vivant de son auteur, laisse deviner plutôt qu'il ne révèle pleinement la nature propre de son génie, « la belle gravité de sa poésie ^ ». L'originalité poétique de Vigny ne s'y dégage, en effet, qu'assez péniblement de l'imitation, complai-
muct. Un peu plus haut, que serait cette ville? que serait cette terre ? que sommes-nous devant Dieu ? » Vi^ny regrette plus tard (1849) sa prédiction sinistre de la destruction de Paris : « Je me reproche presque cette Élévation de Paris, écrit-il, parce qu'elle assombrit quelques âmes qui m'écrivent les unes avec douleur, d'autres avec une joie cruelle et une sorte de vengeance impie que j'ai été prophète et que ce sera le sort de Paris. » {fteviie de Paris, 15 septembre 1897.)